Tanzanie : La Suisse s’attaque à la corruption

par Willy Boder, Le temps
69% de la population tanzanienne estiment que le niveau de corruption s’est aggravé ces dernières années, et 61% jugent le problème très sérieux. ǀ © Photo lessentiel.ci (archives)

La Confédération lance une expérience pilote en Afrique de l’Est. Reportage.

Mal culturel nécessaire acceptable, ou gangrène qui anéantit une grande partie des efforts de développement Nord-Sud? La question de la corruption tarabuste toutes les organisations d’aide présentes dans les pays en développement, notamment en Afrique.

Longtemps confrontée, comme beaucoup d’autres, à un sentiment d’impuissance, la Suisse a décidé de s’attaquer au problème via un programme particulier de la Direction du développement et de la coopération au développement (DDC). Une expérience pilote est menée en Tanzanie sous la conduite de l’ambassadeur Olivier Chave.

Ce grand pays de l’Est africain, qui, outre des mines d’or, exploite depuis peu des gisements de gaz en mer, n’a pas été choisi par hasard. Il figure au 111e rang sur 177 du classement des pays les plus corrompus dressé par Transparency International. 69% de la population tanzanienne estiment que le niveau de corruption s’est aggravé ces dernières années, et 61% jugent le problème très sérieux.

L’automne dernier, l’affaire dite IPTL, impliquant des sociétés productrices et distributrices d’électricité, a éclaté. 180 millions de dollars se sont volatilisés. L’ampleur du scandale a provoqué le retrait de l’aide budgétaire de pays donateurs, dont les membres de l’Union européenne, alors que la Tanzanie reçoit 3 milliards de dollars par an d’aide internationale, couvrant, entre autres, 15% du budget du pays.

Quelques projets suisses chapeautés par la DDC, malgré les procédures d’audit, n’ont pas échappé au phénomène de corruption. La Suisse est par exemple chargée de la logistique de distribution de moustiquaires imprégnées d’insecticide qui constituent l’un des moyens de lutte contre la malaria. «A cause d’une affaire de corruption, nous avons dû cesser la distribution de moustiquaires aux femmes enceintes, qui sont pourtant les plus vulnérables au paludisme. Le donateur anglais s’est subitement retiré et il faudra deux ans pour remettre ce programme sur les rails», soupire Christian Lengeler, chef de projet à l’Institut tropical et de santé publique suisse.

Le programme de la DDC destiné à renforcer la lutte contre la corruption en Tanzanie s’appuie sur la société civile et les instances spécialisées du gouvernement. Il fait partie du volet gouvernance de la stratégie 2015-2018 de coopération avec la Tanzanie, doté d’un budget de 6 millions de francs par an, soit près du quart du total de l’aide annuelle versée par la Suisse en Tanzanie. Olivier Chave en explique les contours.

Le Temps: Qu’est-ce qui vous a incité à proposer ce projet inédit dans l’environnement de l’aide au développement, en particulier au sein de la DDC?

Olivier Chave : Quand je suis arrivé à Dar es Salaam, il y a trois ans et demi, lorsque je soulevais le problème de la corruption en Tanzanie on me renvoyait la question en disant «est-ce que c’est vraiment pire qu’ailleurs?». Ce fatalisme, alors que la corruption est devenue systémique dans le pays, m’a indigné. Je me suis dit qu’il doit absolument être possible de lutter contre ce fléau qui freine le développement économique et social.

S’attaquer à la corruption c’est aussi toucher à une forme de pouvoir au sein d’un Etat étranger. N’est-ce pas un combat à la fois vain et déplacé pour une représentation diplomatique?

Je ne pense pas. Notre ligne d’action correspond à l’un des objectifs du gouvernement tanzanien, en tout cas au niveau de ses déclarations. Le président Jakaya Kikwete a dit qu’il était déterminé à mettre un terme à la corruption. Il existe aussi une agence d’Etat dont le mandat est de prévenir et de lutter contre la corruption. Lorsque nous avons approché le ministère des Finances pour faire part de l’intention de la Suisse de s’investir dans ce domaine très compliqué, ce dernier nous a encouragés à le faire.

 Quelles actions concrètes va mener la DDC?

Nous voulons créer une dynamique d’alerte en nous appuyant notamment sur la presse et l’opinion publique. Une aide financière supplémentaire axée sur la dénonciation de la corruption sera apportée au Conseil des médias, une organisation indépendante que nous soutenons déjà et qui propose des services de médiation et améliore l’éthique et la conscience professionnelle des journalistes et des éditeurs. Ils seront ainsi indirectement incités à révéler les cas de corruption. La Suisse offrira aussi un soutien financier à la réalisation d’émissions ou d’articles d’enquête sur des sujets délicats souvent mal acceptés par les éditeurs et producteurs de radio-télévision.

 Comment entendez-vous mobiliser l’opinion publique?

Nous travaillons avec la société de production Media for development international (MFDI) spécialisée dans la réalisation de feuilletons télévisés populaires. Une série abordera le thème des pots-de-vin au quotidien en faisant appel à la fibre émotionnelle et psychologique dans l’intention de modifier la perception sociale de la corruption au sein de la société tanzanienne. Le financement de la création d’un site internet recueillant des témoignages en direct, sur le célèbre modèle indien «J’ai dû verser un pot-de-vin», est également à l’étude.

Cette expérience pilote pourra-t-elle servir de modèle anti-corruption «swiss made» exportable dans d’autres pays?

Pourquoi pas. La DDC doit cependant, auparavant, accumuler de l’expérience dans ce domaine qui, depuis la crise financière de 2008, vient au centre des préoccupations de la communauté internationale. Les Etats-Unis et l’Union européenne, qui étaient relativement tolérants face aux mauvaises pratiques financières, ont changé d’attitude et mis en place des réglementations sur la nouvelle criminalité financière.

La Tanzanie affiche une progression annuelle de 7% de son produit intérieur brut. Pourquoi donc mettre en exergue le problème de la corruption?

 La croissance économique du pays est en soi réjouissante, mais elle ne profite qu’à une minorité. La redistribution est défaillante puisqu’en dix ans le seuil de pauvreté, à 1,25 dollar par jour et par personne, a été très faiblement abaissé, passant de 36% à 32% de la population. Le phénomène de corruption en est en partie responsable.

Par Willy Boder, Le temps

Publié le mercredi 20 mai 2015