Le défi électoral au-delà du Gabon, ré-enchanter l’Afrique

par Anaclé BISSIELO
Selon Anaclé Bissielo, l’euphorie des Gabonais depuis le 16 août, leur force d’engagement, le jour du scrutin le 27 août dernier, confine à l’enchantement retrouvé d’un pays qui pourrait être regardé par d’autres africains et devenir une source d’inspiration. | © Photo AB

Sociologue et ancien ministre de la Prospective du dernier gouvernement Omar Bongo, Anaclet Bissielo esquisse dans ce libre-propos, la portée de la stratégie de l’opposition, la candidature de Jean Ping, qui tranche le nœud gordien d’un régime cinquantenaire. 

Le Gabon est allé aux élections samedi dernier 27 août 2016. Ce scrutin se tient dans un contexte qui, vingt-cinq ans après les Conférences Nationales, coïncide avec le constat de la stagnation, voire du recul de la démocratie, particulièrement en Afrique[1]. Plus fondamentalement, et tel est l’enjeu de ces élections, se présentait là une opportunité historique pour le Gabon, d’éviter de rester dans le cycle du règne d’une famille qui atteindrait le demi-siècle en 2018. Sans que rien ne le justifie.

Comment, face à la mobilisation du peuple gabonais ne pas relever la rapidité avec laquelle on solde l’élan novateur et l’engagement citoyen dont ces gabonais ont fait preuve. Pour établir un parallèle, peu de cas a été fait du courage des centrafricains, lorsqu’ils ont porté leur choix sur l’actuel président, contre toute attente et contre toutes les certitudes sur le manque de discernement des citoyens, notamment en Afrique.

Force est de constater que la mobilisation du peuple gabonais aura à peine retenu l’attention, alors qu’il s’agit dans ce pays d’un fait historique ; un fait historique, en effet :

  • dans la détermination affichée ;
  • la cohésion d’ensemble, à 30% près du corps électoral, entre l’élite et la société, le corps politique et la société civile ;
  • que dans la stratégie politique au sein de l’opposition qui aura soulevé cette lame de fond.

La stratégie mise au point par l’opposition tient en un mécanisme simple en apparence, faire supporter un seul des principaux candidats, par les autres candidats les plus en vue avec en supplément, le concours actif et soutenu de l’embryon de la société civile. Le processus, en réalité plus complexe, met en relief le mérite d’avoir amené l’opposition à se transcender et de réaliser ainsi la jonction et la réconciliation entre toutes les composantes de la société.

Si l’on en était resté qu’à la théorie, approche au demeurant théorisée depuis les premières élections présidentielles à plusieurs partis de 1993[2], on disserterait encore dans les cénacles de science et de sociologie politiques[3] ! Mais l’effet de ce mécanisme et de cet accord a pu concrètement être mesuré à travers un peuple gabonais à l’évidence ‘’ré enchanté’’ comme il l’a montré depuis le meeting de la place populaire du quartier de Nkembo, jusqu’au jour de l’élection, débordant d’un enthousiasme très parlant.

L’élite tant de la société civile que de la classe politique ayant  répondu à cette attente des citoyens, ceci a suffi pour porter un corps électoral impressionnant. En témoignent la longueur des filles d’attente, la patience et l’exigence tenace de suivre les opérations électorales jusqu’au dépouillement et aux résultats dans chaque unité de vote ; au total, un taux de participation qui en dit long sur la claire prise de conscience par les Gabonais, de l’enjeu de ce scrutin.

Des premiers enseignements de ce scrutin affleure un questionnement presque existentiel : à quoi peut tenir le destin d’un peuple et, au-delà, … l’histoire. Dans l’hypothèse du maintien au pouvoir de Monsieur Ali Bongo Ondimba, on conclura sans originalité : rien de nouveau sous le ciel politique africain, fidèle à ses vieux démons, et au cliché d’élections non crédibles ; résignation des peuples ; théâtre d’autocrates accrochés envers et contre tout au pouvoir sans limites. Pour le Gabon, l’histoire retiendra qu’il se sera livré plus d’un demi-siècle durant à une famille.

Si le choix des Gabonais, au soir des élections du 27 août, est respecté, leur pays suspendra un règne familial qui court, à l’horizon de 2018, vers un demi-siècle de durée. Alors les Gabonais ne refermeront pas la parenthèse enchantée ouverte depuis le 16 août. Bien sûr, la reconstruction du pays est une tâche ardue. Mais les Gabonais y entreront dans un état de bonheur porteur de tant de promesses : réalisation de la grande alternance (Graal)[4]de la nécessité partagée des efforts à consentir, jusqu’à la participation à l’élaboration d’un nouveau modèle gabonais d’institutions républicaines, de croissance, de justice sociale et de développement durable.

Dans ces conditions de prise en charge collective de destin, le Gabon ne sera plus le même, étant entendu notamment que les Gabonais ne laisserons plus personne installer un régime comme celui dont la mandature finissante nous donne une peinture caricaturale. Les jeunes gabonais de la génération du millénaire, davantage tournés vers les réseaux sociaux, auront vu aboutir un processus voulu et assumé par eux et des communautés réelles pour savoir jeter, après la grande alternance (Graal), les ponts entre communautés réelles et virtuelles, comme base de la réinvention du Gabon au 21e siècle et tout au long d’un 3e millénaire souriant enfin à l’Afrique ( !). Gageons qu’on saura mieux faire ressortir la portée d’une telle évolution au Gabon, pour d’autres pays africains.

L’euphorie des Gabonais depuis le 16 août, leur force d’engagement, le jour du scrutin le 27 août dernier, confine à l’enchantement retrouvé d’un pays qui pourrait être regardé par d’autres africains et devenir une source d’inspiration. Il y a un risque que cela soit peu ou mal dit. Mais plus grave est le risque que le Gabon soit encore obligé de passer par des pertes inutiles de vies humaines.

Auteur : Anaclé BISSIELO