Cameroun : Routes du Nkam, vivre avec son infirmité

par Norbert Tchana Ngante
Sambel De Nkondjock : De 1978 à 2018 cela fera 40 ans que certains parmi nous se seront bercé de l’illusion de bitumage de nos routes. Comme dit l’adage, l’espoir fait vivre. Ι© Photo archives

A la suite de l’article « Département du Nkam : De petites curiosités », une réaction de Dirane Ntenzou ne nous a pas laissé indifférent. Notamment quand il évoque  le problème de routes dans le Nkam.

En effet, voici ce qu’il écrit au sujet de cet article : « Très grande gymnastique intellectuelle, exposé significatif pour la connaissance de nos origines, mais concentrons nous sur la question urgente de l'heure. Qu'allons nous faire dignes fils du nkam pour pallier à l'inexistence des routes dans notre département, surtout sans rien attendre de l'état avec qui nous ne pouvons plus compter encore moins de nos élites ayant occupé de hautes fonctions dans ce pays? »

Quand Dirane Ntenzou parle de routes dans le Nkam, nous supposons qu’il fait allusion aux routes bitumées, ce qui justifierait, à notre avis, l’expression « l'inexistence des routes dans notre département ». Et c’est dans cette hypothèse que nous proposons la réflexion qui suit.

Nous sommes très surpris qu’on nous parle encore de route bitumée comme une « question urgente de l’heure ». Sincèrement, dans notre esprit ce problème n’existe plus depuis plus de 20 ans au moins.

En effet, Imaginez-vous un individu qui a subi l’amputation d’une de ses jambes, il y a longtemps. Avec le temps il s’est adapté à sa nouvelle  vie d’unijambiste. Il fournit  tous les jours les efforts de faire avec une jambe ce qu’il faisait quand il en avait les deux ; le résultat peut ne pas être le même, certes, mais il vit tant bien que mal avec son infirmité. Qu’avons-nous à venir lui promettre une prothèse  dont non seulement nous ne disposons pas nous-mêmes  mais comptons en demander à un bienfaiteur relativement limité, qui plus est, est sollicité par d’autres nécessiteux parmi lesquels il fera un choix ? Il vaut donc mieux le laisser tranquille que de venir chaque jour lui rappeler son infirmité. Ça fait plus mal.

C’est le drame que vit notre département. Le 2è pont sur le Nkam, remplaçait le bac. Situé au cœur de Yabassi, ce pont  inauguré en 1978 par Feu le Président Ahidjo, avait été baptisé « le pont de la relance économique ». On espérait qu’avec lui le développement de notre département s’accélérerait. Ainsi, à la suite de ce pont, c’est le bitumage de la route qui suivrait, pensaient alors les Nkamois avec conviction et sans doute à raison. Ce bitumage, si nos souvenirs sont bons, était inscrit sur un des plans quinquennaux de l’époque.

De 1978 à 2018 cela fera 40 ans que certains parmi nous se seront bercé de l’illusion de bitumage de nos routes. Comme dit l’adage, l’espoir fait vivre.

Mais, soyons un peu raisonnables. Quand le département du Nkam était au faîte de sa prospérité économique, c’était avec des routes en terre battue, des pirogues et des chaloupes ; dans certaines de ses contrées pourtant bien productives, on marchait à pied, produits sur la tête. C’était une autre époque nous répliquerait-on.

En fait, personne ne peut remettre en cause l’importance d’une route bitumée. Mais que fait-on quand on n’en a pas ? Nous répétons  bien qu’il n’est plus un problème pour quelqu’un qui vit ou qui a vécu dans ce département pendant au moins dix ans.

L’habitant du Nkam sait déjà qu’en saison de pluies certaines précautions sont nécessaires.

Pour voyager hors du  Nkam, par car, il devra prévoir le triple du tarif normal et s’il loue une moto prévoir entre 20.000 et 25.000 en aller-retour ; préparer une tenue adaptée à la boue, parce qu’il marchera à pieds sur une longue distance (des kilomètres) ; ajouter huit heures au moins voire un jour ou deux sur la durée normale du trajet ; prévoir qu’il peut ne pas voyager le jour prévu, faute de véhicule de transport. 

Pour des ressources financières,  il ne comptera que sur la vente d’une partie de ses récoltes pour faire face à ses problèmes quotidiens, l’autre grande partie étant non évacuée, faute d'acheteur. Bonjour la poubelle!

Il sait aussi qu’en cas d’une nécessité d’évacuation sanitaire, il devra prier Dieu pour son malade ; s’il perdait un de ses proches en ville, la solution serait d’aller aux obsèques en ville, puisque le corps du disparu n’arrivera pas au village.

L’électricité, il n’aura pas, car, lui dira-t-on, les camions-citernes qui transportent le gas-oil ne peuvent arriver.

Même la boisson alcoolique qui lui permet parfois de noyer ses soucis, il n’aura pas, les sociétés brassicoles ne pouvant pas livrer, celle qui est en stock coûte cher ; le vin de palme est rare en saison de pluies.

Ces problèmes ne sont pas exhaustifs, mais il se battra à sa manière pour joindre les deux bouts.

Les problèmes sont donc nombreux en saison de pluies.

En saison sèche, la poussière remplace la boue, la route garde bien tunnels et nids de poules créés par les pluies et parfois certaines situations sont plus graves. On attendra la réfection de la route après deux ans. Et après la réfection, on aura six mois pour rouler relativement bien. Et le  cycle recommence.

Voilà en partie comment vit l’habitant du Nkam. Qu’il ait vécu ainsi pendant 20 ou 30 ans ne l’amène plus à penser au bitume. Il pense aux réalités de son quotidien. Ce que certains appellent peine est devenu normal pour lui, voire un plaisir. Ici, par exemple, l’ordre normal des choses c’est l’absence d’électricité, le soleil éclairant de jour et, de nuit, la lune à ses périodes d’apparition. Ne pensez même pas a l’apitoyer, il continuera tranquillement à faire ce qu’il a à faire et avec toute la fierté. Si vous lui posez trop de questions sur son sort, il vous répondra à la camerounaise : « on va faire comment ? ». Et la vie continue.

Malgré toutes ces velléités, notre nkam avance, même à pas de tortue. Parce que ses enfants y croient.

Non, la route n’est pas une question urgente de l’heure pour l’habitant du Nkam. Elle était une question urgente il y a 50 ou 60 ans.Parce qu'il rêvait.  Pour l’habitant du Nkam actuel, la route bitumée est une nécessité et non plus une priorité, elle est une infirmité. Et quand on a une infirmité, on vit avec elle. On nous a appris que  quand un homme perd un  un sens les autres se développent en compensation.

En réalité même, ce n’est plus la route qui fait problème aux Nkamois, mais le titre musical « La route bitumée » composé depuis des lustres par les politiciens. Aux années électorales, il est en promotion, on l’écoute partout. Dans les grands meetings politiques, il passe en boucle avec un volume de haut-parleurs au maximum, et tous les politiciens  (de tout bord) le chantent à l’unisson. A la fin de la campagne, les appareils musicaux disparaissent, les politiciens deviennent aphones. Même si vous avez oublié la chanson, rappelez-vous au moins son refrain :

 « Cette année,

 « Le nkam sera bitumé

 « Fait quoi

 « Fait quoi. »

Voilà le refrain que nous écoutons depuis un demi-siècle environ. Il est très beau mais nous l’avons déjà trop écouté.

Vraiment, pour nos voies de communication, trouvons un autre titre. Trouvons d’autres promesses, par exemple: « résurrection du port de Yabassi gérée par la société BAMASHIP », « finalisation de l’aéroport de Nkondjock gérée par NZOCKAIR-CO » , « création du chemin de fer du Nkam à Ndobian gérée par MAKOMBE-RAIL» et à Yingui « Création d’une société à l’échelle africaine de transformation du bois gérée par YINGUI-BOIS.

D’ailleurs même, pourquoi se casser la tête à chercher des noms extraordinaires ? Nous pouvons profiter d’une certaine homophonie dont la nature a bien voulu doter le Nkam, en prenant les noms des sociétés nationales existantes et en les transformant tout simplement. Ainsi on aura facilement : NKAMAIR-CO, NKAMRAIL, NKAMSHIP. Eureka !

Et pour montrer notre bonne foi ou encore notre don messianique lors des prochaines campagnes électorales, il suffira de contacter un sérigraphe pour changer les panneaux d’annonces de deux société d’état installées chez nous : rapidement sur tous les panneaux existant dans le Nkam, on remplacera camtel par NKAMTEL et campost par NKAMPOST, ça sonne presque pareil aux oreilles, et cela montrera la « départementalité » de ces sociétés ou mieux notre appropriation de celles-ci.

Dès que les populations verront ces annonces, elles ne douteront plus de notre sincérité par rapport aux sociétés de transport que nous leur promettons.

Dieu soit loué! Le Nkam est vraiment béni, même le nom est à son avantage !

Nous insistons là dessus : si nous parlons de la route bitumée, on nous chassera. Les Nkamois ne veulent plus entendre parler des routes bitumées en promesse.

Mais n’ayons pas peur de parler de l’aéroport, du chemin de fer, ou de la navigation par voie maritime parce qu’on n’a pas pu bitumer la route. Non n’ayons pas peur, n'avoir pas pu couper un tronc de bananier avec une matchette n'empêche pas  que nous puissions couper un tronc de mangossi avec la même matchette.  Les électeurs savent bien qu’en promesses électorales, « qui peut le moins peut le plus ». Ils veulent juste écouter un son nouveau, même s’il est mauvais.

Sncèrement, cessons de nous concentrer sur cette question de voir nos routes du Nkam bitumées. Concentrons-nous plutôt sur comment vivre avec cet état de choses. Concentrons-nous sur des choses qui dépendent directement de nous. Vivons avec notre infirmité. Continuons de travailler comme nous l’avons toujours fait pour notre survie.

Croyons en nous-mêmes, unissons nos forces et si jamais il y avait une aumône, tant mieux. Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras.

Si nous avions croisé les bras en attendant le goudron, où en serions-nous aujourd'hui ?  Pour le moment, contentons-nous de notre terre battue.

Est-il donc aussi possible pour nous de vivre « sans rien attendre de l'état avec qui nous ne pouvons plus compter encore moins de nos élites ayant occupé de hautes fonctions dans ce pays », comme le demande notre internaute ? Nous en parlerons la prochaine fois.

Kong Samba Sambel De Nkondjock