Cameroun : Renouveau, 35 ans et l’angoisse continu

par Georges Alain Boyomo
Paul Biya, quel bilan 35 ans après?

Le propre de la routine est qu’elle installe en nous le manque de motivation, la lassitude.

Au moment d’écrire sur le 35e anniversaire de l’accession de Paul Biya à la magistrature suprême, même le journaliste au moral d’acier ne résiste pas à l’ennui que procure cet exercice. Du coup, c’est la plume paresseuse qu’on y va, en imaginant l’alchimie qui permettrait d’être intéressant pour les lecteurs.

Nous sommes donc allés puiser dans l’inspiration de trois artistes musiciens, dont les chansons ne subissent pas (ou ne subiront pas) l’usure du temps. Sans doute, on se plaît et on se plaira à réécouter leurs œuvres musicales. Il s’agit de Ngalle Jojo dans «Essimo na rigueur» ; Valséro, «Motion de soutien» et Petit pays, «Peur dans la cité».
Au lendemain de l’avènement de Paul Biya à la présidence de la République, le 6 novembre 1982, Ngalle Jojo est, aux côtés des artistes tels que feue Anne Marie Nzié, parmi les créateurs dont les chansons ont magnifié le changement que le peuple camerounais vivait alors. Son titre culte sus évoqué est une ode au Renouveau et à son promoteur, Paul Biya.
L’artiste y scande «rigueur, rigueur, rigueur...» et rappelle que lorsque le champion du Rdpc accède au pouvoir, «on [le peuple] en avait assez». De qui ? Ahmadou Ahidjo, qui avait démissionné quelques mois plus tôt, après près d’un quart de siècle de règne. «Tout le Cameroun derrière Paul Biya, soutien total... avec Paul Biya, c’est la justice... Paul Biya, synonyme de paix... Paul Biya, synonyme de progrès », égrène le chanteur.
35 ans après, Ngalle Jojo peut-il redire la même chose? Cette question nous (re)plonge au cœur du bilan des années Biya. Après 25 ans d’Ahidjo, si le peuple «en avait déjà assez», que pense ce même peuple de M. Biya, qui totalise 35 ans au pouvoir et qui entretient le mystère sur sa candidature à la prochaine présidentielle ?
Il eût été judicieux que Ngalle Jojo fît lui-même le bilan de Paul Biya, 35 ans après. Sans doute la réalité lui aurait inspiré une autre tonalité.
Comme la nature a horreur du vide, d’autres artistes sont vent debout. Ainsi de Petit-Pays, qui a commis, courant novembre 2016, un titre fort embarrassant pour le régime, même si malicieusement Effata déclare qu’il n’indexe personne dans «Peur dans la cité». L’hommage aux victimes de l’accident d’Eséka, survenu le 21 octobre 2016, fait le procès de Paul Biya et du système qu’il incarne : «Tout le monde est castré, tu as castré tout le monde. Tu as utilisé et détruit ton entourage pour régner seul… Beaucoup d’innocents sont en prison... ça, c’est la trahison… Tu laisses la rébellion comme patrimoine… Tu as opté pour la peur… Pour un rien, tout le monde a peur de toi… Nul n’a le droit de se prendre pour Dieu, Dieu ne supporte pas cela... Tôt ou tard, tu vas payer», dégaine-t-il.
Peu avant Petit-Pays, Valséro vibrionnait de colère sur les 33 ans du régime Biya : «33 ans de corruption ; 33 ans de népotisme ; 33 ans de destruction, 33 ans de souffrance, de misère sans interruption ; 33 ans d'arrogance, de violences et d'humiliation ; 33 ans de mensonges bercés par des illusions ; 33 ans de pénitence, de sueur, de larmes à profusion…». Un véritable poème du désespoir. 
Lundi 6 novembre 2017. Le Renouveau fête ses 35 ans. Au-delà des flonflons, un bilan sans complaisance s’impose. Comment réenchanter un peuple qu’on gouverne depuis 35 ans, avec des hauts, mais surtout des bas ? Là est le principal défi pour l’homme du 6 novembre 1982.

Georges Alain Boyomo