Ai-Cameroun - La question de citoyenneté est de plus en plus au cœur de nombreux débats dans l’ensemble du territoire national. Pour mieux cerner ce regain d’intérêt autour de cette question, l’Agence Ai a rencontré le politologue et enseignant de sciences politiques, Guy Parfait Songuè,
Qu’est-ce qui fait problème avec cette notion de citoyenneté au Cameroun ?
Le premier élément qui fait problème n’est pas visible de prime abord parce qu’il est historique. C’est-à-dire que quand on regarde, il y a une politique de l’oubli qui a été appliquée avant les indépendances qui a contribué à déstructurer et à enlever toute sa substance à la citoyenneté dans ce qu’elle a ou devrait avoir comme repère au Cameroun. La majeure partie des leaders ont été décimés depuis l’influence des Allemands jusqu’à l’influence Franco-Anglaise et enfin sous l’influence du régime Ahidjo. Un autre élément, c’est la déstructuration dans les rapports. La manière dont la colonisation est venue avec pour but d’appauvrir les peuples. Je veux dire, à ne pas les intéresser aux valeurs matérielles. C’était une stratégie politique globale menée par l’Occident en Afrique et elle a marché. On a reformulé la relation de l’Africain avec Dieu à travers une relation de misère qui veut que Dieu qui nous aime, aime surtout nous voir misérables. On a enseigné pendant longtemps des passages bibliques qui invitaient les gens à accepter la misère au lieu de la richesse et à penser que le rêve, le bonheur, le succès sont un droit. Donc, il y a une triple désubstantialisation qui a contribué aujourd’hui à ce qu’on appellerait un gros déficit de l’action citoyenne au Cameroun. Les gens ont perdu leurs repères et ne comprennent même pas qui ils sont et d’où ils viennent, nécessairement, ils ne peuvent pas savoir où ils vont.
Quelles sont les conséquences de ces manquements ?
C’est ce que nous voyons. L’absence des populations là où leur responsabilité leur impose d’intervenir que ce soit au niveau de l’organisation sociale, dans les rapports avec le gouvernement, dans la structuration-même du champ politique, puisque le politique théâtralise le social. Il y a surtout l’incapacité que le gouvernement a aujourd’hui à comprendre son rôle dans le fonctionnement de l’Etat. Cela fait que dans le fond, tout le monde est victime dans cette affaire. Il s’agit d’un problème qui concerne toutes les strates de la société Camerounaise qu’il faut reformer et reconstruire sur les plans identitaire et de la projection des rapports au monde.
Dans le contexte actuel, va-t-on remédier à cette situation ?
Il faudrait qu’on apprenne à enseigner la vérité aux Camerounais. Il faut enseigner la vraie histoire du Cameroun au primaire et au secondaire parce qu’on connaît mieux l’histoire de Napoléon et autres que celle de ce pays. Il faudrait que l’on densifie la pérennisation des repères culturels, un élément très important sans lequel on ne peut aller loin. En outre, il faudrait que les Camerounais comprennent l’ordre du monde et comprennent leurs responsabilités par rapport à leur gouvernement. Beaucoup sont passés à côté parce qu’ils pensent que l’Etat appartient aux autres. Il y a encore plus grave. Beaucoup d’universités se sont retrouvées piégées par l’environnement politique. Ce qui est fondamentalement structurant de la pauvreté parce que fondamentalement, quand on veut regarder les choses de près, partout où le développement s’est fait, il a été pensé à l’université. Or le débat, dans beaucoup d’universités au Cameroun est interdit, il est neutralisé.
Propos recueillis par Alphonse Jénè, Ai Douala
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