Cameroun : On ne fait pas le printemps avec les intellectuels du dimanche

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par Dr. Vincent-Sosthène FOUDA
Dr. Vincent-Sosthène FOUDA : « Je regarde autour de moi et je ne vois personne qui accepte de prendre le flambeau parce que nous sommes tous des flambeurs ! » ǀ © archives

Qu’est-ce qu’un intellectuel ? Quel est son rôle dans la société ? Et dans une société en crise ? Voilà une triple question en une. Faut-il au préalable dire ce que n’est pas un intellectuel ?

L’intellectuel c’est celui qui met l’intelligence au service de toutes les autres facultés, qui s’efforce de la monter en lui à son développement le plus normal et le plus complet, qui l’emploie à la recherche désintéressée du vrai par l’application rigoureuse des méthodes scientifiques. Mais voilà c’est vraiment l’affaire Dreyfus qui a révélé l’intellectuel.

L’intellectuel s’engage alors comme homme dans la sphère publique pour défendre des valeurs, c’est le cas de Jean-Marc Ela à Tokombéré ou de Mgr Ndongmo. Nous pouvons citer Voltaire défendant Calas, Emile Zola et Octave Mirbeau s’engageant pour le capitaine Dreyfus – c’est auprès de Pierre Bourdieu que personnellement j’ai pris conscience du poids d’un engagement pour une cause – il m’a fait lire et découvrir Michel Foulault ou encore Noam Chomsky. Etre intellectuel c’est sortir de son laboratoire, c’est rendre ses idées palpables comme le corps d’une femme dans votre lit.

 C’est accepter les humiliations comme ce fut mon cas dans l’Affaire dite Vanessa Tchatchou, c’est aller chercher au plus profond de soi la ressource ; la dernière pour dire non à l’injustice. Le prix à payer est fort mais il est encore plus léger que le poids de l’injustice sur notre conscience. L’intellectuel voyons donc, n’est pas un poète, n’est pas un écrivain, n’est pas un philosophe – c’est une part de nous-mêmes qui est passée au feu purifiant, une part de nous qui se détourne de nos tâches habituelles, qui nous éloignent de ceux et celles qui nous aiment et qui nous porte vers ceux et celles qui ne comprennent pas toujours pourquoi nous sommes là.

Ce fut le cas de Mongo Beti toute sa vie, un jour il a dit, « je me suis éloigné de ma mère qui ne comprenait pas mon combat ! » mais combien de fois Mongo Beti a aimé et a été aimé par cette mère-maman.

Un intellectuel est un homme ou une femme ayant pour activité le travail de l’esprit, C’est une personne engagée dans la sphère publique par ses analyses, ses points de vue sur diverses questions. C’est en fait quelqu’un qui défend des valeurs justes et dispose d'une forme d'autorité. Donc quelqu’un de responsable.

Aimé Césaire comme le peintre WilfredoLâam furent pour moi des intellectuels accomplis et à leurs côtés doivent siéger Mongo Beti, Cheikh Anta Diop. Au Cameroun, la figure du Père EngelbertMveng ne m’a jamais quitté – il s’est battu partout où cela était possible pour la dignité de l’homme noir. Un intellectuel c’est un homme de poussière, que l’on oublie facilement, comme un amant d’un jour, d’une nuit d’un instant.

Un intellectuel est un éternel incompris mais dont l’action et la présence écrivent le futur, le modèle et le façonne – il est proche de l’action, il connaît le pouvoir mais ne l’exerce pas, il ne s’en désintéresse pas. En retrait du politique, il ne s’en retire pas, il n’y prend point sa retraite, mais il essaye de maintenir cet espace de retrait et cet effet de retirement pour profiter de cette proximité qui éloigne. Il s’installe précairement comme un guetteur qui n’est là que pour veiller, se maintenir en éveil, attendre par une attention active où s’expriment le souci de soi-même et le souci des autres.

 L’intellectuel n’est absolument pas un spécialiste de l’intelligence, au sens où « l’intelligence » serait une ruse de l’esprit qui consisterait à faire croire qu’on en sait plus qu’on n’en sait. Au contraire l’intellectuel connaît ses limites. Il est également l’obstiné, l’endurant, même si par moment l’histoire le balaie.

C’est le cas de mon contemporain Ludovic Lado. Je voudrais faire cette longue citation de Edward W. Said comme pour relancer un échange que j’ai eu il y a quelque jour avec Aboya Manassé :

[…] Les intellectuels sont de leur temps, dans le troupeau des hommes menés par la politique de représentation de masse qu’incarne l’industrie de l’information ou des médias; ils ne peuvent lui résister qu’en contestant les images, les comptes rendus officiels ainsi que les justifications émanant du pouvoir et mises en circulation par des médias de plus en plus puissants – et pas seulement par des médias, mais par des courants entiers de pensée qui entretiennent et maintiennent le consensus sur l’actualité au sein d’une perspective acceptable. L’intellectuel doit, pour y parvenir, fournir ce que Wright Mills appelle des «démasquages» ou encore des versions de rechange, à travers lesquelles il s’efforcera, au mieux de ses capacités, de dire la vérité. (...)L’intellectuel, au sens où je l’entends, n’est ni un pacificateur ni un bâtisseur de consensus, mais quelqu’un qui engage et qui risque tout son être sur la base d’un sens constamment critique, quelqu’un qui refuse quel qu’en soit le prix les formules faciles, les idées toutes faites, les confirmations complaisantes des propos et des actions des gens de pouvoir et autres esprits conventionnels. Non pas seulement qui, passivement, les refuse, mais qui, activement, s’engage à le dire en public. (...) Le choix majeur auquel l’intellectuel est confronté est le suivant : soit s’allier à la stabilité des vainqueurs et des dominateurs, soit – et c’est le chemin le plus difficile – considérer cette stabilité comme alarmante, une situation qui menace les faibles et les perdants de totale extinction, et prendre en compte l’expérience de leur subordination ainsi que le souvenir des voix et personnes oubliées. (Edward W. Said, Des intellectuels et du pouvoir, Seuil, Paris, 1996.)

 

Nous sommes devenus en Afrique noire, en un siècle de rencontre avec le monde extérieur, une société de production des diplômés de masse. Les diplômés de masse auraient pu être des héritiers des théoriciens, mais non, ils ne le sont pas devenus. Voici ce que dit Deleuze :

C’est ça, une théorie, c’est exactement comme une boîte à outils. Il faut que ça serve, il faut que ça fonctionne. Et pas pour soi-même. S’il n’y a pas des gens pour s’en servir, à commencer par le théoricien lui-même qui cesse alors d’être théoricien, c’est qu’elle ne vaut rien ou que le moment n’est pas venu. On ne revient pas sur une théorie, on en fait d’autres, on en a d’autres à faire. C’est curieux que ce soit un auteur qui passe pour un pur intellectuel, Proust, qui l’ait dit si clairement : traitez mon livre comme une paire de lunettes dirigées sur le dehors, eh bien, si elles ne vous vont pas, prenez-en d’autres, trouvez vous-même votre appareil qui est forcément un appareil de combat. (Gilles Deleuze, «Les intellectuels et le pouvoir. Entretien entre Michel Foucault et Gilles Deleuze», L’Arc, no 49, Aix-en-Provence, mai 1972.)

Il l’a dit il y a 43 ans aujourd’hui ! Comme le temps passe vite ! Nos diplômés auraient pu fabriquer des théories, devenir eux-mêmes des théoriciens, des inventeurs de concept, ils auraient donné ainsi aux générations futures de quoi douter de leur génie, de quoi être moins fiers ! Mais que non !

Que faut-il donc faire dans une société en crise comme la nôtre, endettée sur plusieurs générations, sur des sommes que le mental humain n’arrive pas à calculer ! La misère chaque jour grignote la place de la pauvreté que nous occupons sans espoir d’un lendemain meilleur ? Les questions surgissent nombreuses, il faut trouver le temps et surtout les moyens d’y apporter des réponses, travailler pour celles-ci s’insèrent dans la société la marque et la transforme.

L’émergence de l’intellectuel au Cameroun est remarquablement tardive. Avec Raymond Aron, auteur de l’Opium des intellectuels, je dirai que la société camerounais a  depuis trop longtemps ses scribes qui peuplent les administrations publiques (ils sont d’ailleurs formés à la chaînes – ENAM et autres grandes écoles à recrutement direct à la fonction publique), ses lettrés, qui transmettent ou enrichissent la culture.

Le Cameroun a ses experts, ses légistes qui mettent à la disposition de l’espace sélectionné la connaissance des textes. Mais le paradoxe réside dans le refus dans leur refus de la confrontation des idées qui est le seul et l’unique chemin de purification avant que l’idée tel un souffle parvienne à l’autre et l’autre l’installe durablement dans l’espace public.

Oui il manque au Cameroun ce que le poète Paul Valéry appelait les «excitants sociaux», plus nous avançons plus les portes se referment et que la dictature s’installe et ceci à tous les niveaux. Que n’ont-ils pas fait ? Mongo Beti, Patrice Kayo, Enoh Belinga, Basile-JuléatFouda, TowoAtangana, Jean-Marc Ela pour tracer le chemin ?

Mais où sont passés donc les hommes de culture ? Ces serviteurs de la morale et de la vérité ? Une poignée d’hommes et de femmes chauve-souris ni à gauche ni à droite, serviteurs à jamais de leur ventre sans référence idéologique et qui finalement ne mènent aucun combat.

Il y a retournement de l’échelle de valeur, aucun modèle ne prévaut. Le peu de valeur qui nous restait et que nous aurions pu légitimement revendiquée a été liquidée ou embastillée par les quatre pouvoir, le législatif s’est mis au service du judiciaire, les médias sont à genoux devant l’argent et le mot prostitution n’est pas assez fort pour qualifier ses hommes-femmes en bottines et en string au cul frémissant à l’approche d’un billet de banque !

 L’exécutif peut donc parader ! Ceux qui ont refusé la « mise au pas » se sont évanouis dans la nature et attendent le « vote des bêtes sauvages » (Amadou Kourouma) qui ne viendra certainement jamais et avec eux ont disparu les tribunes de haute tenue, le souffle économique, la vision politique !

Comment faire donc pour parler des problèmes de la femme, de la justice, le statut de l’enfant, l’émigré, l’absent, le problème de l’émergence et de la reconnaissance de l’individu, la réforme du système éducatif ! Tout a pris l’eau en 40 ans ! L’espoir est mort et les chenilles ne sont pas devenues des papillons faute de belles fleurs.

Pourtant il faut bien que l’engagement frise l’enragement pour que nous soyons – il faut que quelqu’un ait le courage je veux dire qu’advienne l’intellectuel qui parle du Cameroun, de l’Afrique dans sa globalité tumultueuse, dans ses multiples contradictions, dans son luxe ostentatoire, sa modernité hésitante et copiante ou falsifiante, sa tradition incertaine, sa corruption généralisée, ses déchets, sa beauté rigide (tient on veut apprendre aux jeunes filles et jeunes garçon à s’habiller dans les portes des amphis à l’université !) ses injustices qu’on ne compte plus, ses divers petits sauts, ses trahisons, ses hommes qui ne savent plus rire ni admirer le soleil et qui meurent dès la première attaque (AVC et autres), ses grandes maisons difformes et inutiles, son fic et son faste inouïs faisant face à la pauvreté total et à sa misère révoltante, la résignation forcée de ses citoyens, ses abus toujours renouvelées, ses incessantes tergiversations… cette haine qu’on lit dans le regard de tous et de chacun !

Je regarde autour de moi et je ne vois personne qui accepte de prendre le flambeau parce que nous sommes tous des flambeurs ! Notre coupe de veste est plus importante que l’idée pourtant chercheur doit rimer avec intellectuel pour que naissent donc médecins, ingénieurs, techniciens, écrivains, avocats etc… C’est le prix à payer, c’est de l’intellectuel aujourd’hui dont nous avons besoin.

Par Dr. Vincent-Sosthène FOUDA