Cameroun : Afrique Media, au service du prince

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par Hiondi Nkam IV
Normal qu’Obiang Nguema Mbasogo y ai trouvé un allier objectif pour se dépêtrer du scandale de biens mal acquis qui l’éclabousse en France. Normal que Paul Biya lui apporte son appui discret mais constant pour dissimuler son bilan catastrophique à la tête du Cameroun.ǀ © archives

Les récentes injonctions du ministre de la Communication et l’activisme de couloir de certains membres du gouvernement prouvent que la chaine joue le jeu du pouvoir en place.

C’est un phénomène. Comment l’ignorer ? La chaine de télévision Afrique Media qui fait l’objet d’une suspension du Conseil national de la communication (CNC) a cumulé du crédit au sein des populations camerounaises et africaines au point de devenir aujourd’hui un exutoire idéal pour un peuple qui nourrit le ressentiment de la spoliation coloniale.

En la matière, Justin Tagouh, le promoteur de cette télé à l’accent vindicatif n’a pas inventé le fil à couper le beurre. Il a simplement dépoussiéré un disque ancien mais toujours percutant.

Son discours : L’occident colonisateur est responsable de tous nos malheurs, il faut le combattre avec une véhémence absolue. Sa méthode : Une version revue et corrigée de la télévision sous les tropiques. Des débats qui durent une demi-journée, des appels à la haine et au soulèvement contre « l’ennemi » blanc, des documentaires (importés de chez  les blancs !) pour déconstruire le complot postcolonial.

Le tout mariné à la sauce d’une palette de consultants qui rivalisent de talents sur le terrain de la pénitence postcoloniale et du délire de grandes pleureuses. Et on peut dire que l’offre d’Afrique Media trouve preneur au vue de l’engouement qu’elle suscite chez un peuple laminé pas l’oppression et confiné dans un dolorisme paralysant .

Un soutien évident

Pourtant, l’impérialisme postcolonial et ses avatars doivent être combattus. Et il existe des moyens plus élaborés de s’attaquer au piège de la reproduction colonialiste en s’éloignant de la posture rébarbative d’une victimisation expiatoire.

Par un journalisme d’investigation, des enquêtes sur l’hégémonie capitaliste d’une mondialisation foudroyante, des analyses éclairées sur le jeu de l’assimilation et de l’homogénéisation culturelle de la planète, il est possible de donner le change au totalitarisme médiatique venu d’Europe.

Mais de ce thé là, Tagouh et ses amis n’en veulent pas. Diatribes cinglantes, attaques frontales, pulsions xénophobes sont le lot quotidien de cette chaine qui ravale les principes élémentaires du journalisme au sous-sol. Pour innocente qu’elle puisse paraitre, la démarche ne relève point du hasard.

Un agenda

Il s’agit d’une approche populiste car Afrique Media a un autre agenda. La chaine veut disculper les dictatures africaines incapables de subvenir aux besoins élémentaires d’une population qui croupit dans la misère la plus abjecte.

Ainsi donc, s’il n y a pas d’eau à Maroua, c’est la faute aux colons qui seraient venus assécher nos fleuves. S’il n y a pas d’électricité à Kolofata, c’est encore la faute à ces blancs qui de toutes façons ne nous aiment pas. Forçons ainsi la caricature pour faire comprendre les choses.

 La trame du discours de cette chaine qui déchaine vise à dédouaner les responsables des dictatures africaines de leurs échecs lamentables. Normal donc que ses principaux soutiens se recrutent parmi les potentats du continent.

 Normal qu’Obiang Nguema Mbasogo y ai trouvé un allier objectif pour se dépêtrer du scandale de biens mal acquis qui l’éclabousse en France. Normal que Paul Biya lui apporte son appui discret mais constant pour dissimuler son bilan catastrophique à la tête du Cameroun.

Mais comme même les plans les plus machiavéliques ont toujours des failles, le pouvoir de Yaoundé se retrouve aujourd’hui pris à son propre jeu. Il se devait de choisir entre un CNC qu’il a lui-même créé et dont il a nommé les membres et une chaine de télévision qu’il couve de son attention parce qu’elle l’aide à maintenir un pouvoir vacillant.

On constate à l’évidence que ce régime a trop besoin de cette chaine populiste qui fascine par ses diatribes. Qu’il est prêt à sacrifier ce Conseil qu’il n’a de toute façon créé que pour des raisons de cosmétique politique.

On comprend mieux pourquoi le ministre de la Communication ordonne la levée de la suspension d’une chaine qui n’a jamais cessé d’émettre en dépit de la décision du CNC.

 Faut-il le rappeler, le CNC avait interdit Afrique Media de diffusion pour une durée d’un mois. La posée de scellés n’étant que symbolique, c’est une cessation pure et simple d’émission qu’il aurait fallu observer.

Au lieu de quoi la chaine s’est déportée à Ndjamena émettant à partir de la capitale tchadienne sans qu’on ne sache si elle s’était muée en société de droit tchadien. Si l’on s’autorise un parallélisme des formes, on peut donc dire que le journal Ouest Littoral qui avait lui aussi été suspendu pour 03 mois par le même CNC aurait pu se faire imprimer à Ebebiyin (Guinée Equatoriale) et continuer à paraitre au Cameroun au nez et à la barbe du Conseil.

Au coeur du pouvoir, les défenseurs acharnés de cette chaine ne se cachent même plus. Outre le ministre Tchiroma qui est officiellement monté au créneau, d’autres acteurs multiplient dans l’ombre interventionnismes et lobbyings forcenés au profit d’Afrique Media.

 Reste à savoir combien de temps le peuple martyrisé et surexploité par l’élite compradore dont le seul agenda est de s’éterniser au pouvoir restera dupe de cette connivence objective totalement étrangère à ses intérêts.

© Hiondi Nkam IV, quotidien camerounais "Le Jour"