Côte-d’Ivoire : Ouattara ou la quête d’une légitimité populaire et politique par laboratoire interposé

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par Dr Vincent-Sosthène FOUDA
La réélection du président Alassane Ouattara, pose plus de problèmes qu’elle n’apporte de solutions ǀ © photo africaguinee.com

La réélection du président Alassane Ouattara, pose plus de problèmes qu’elle n’apporte de solutions. En effet, le très faible de participation montre que le pays n’est pas réconcilié, que le Nord du pays pas pacifié est toujours séparé du Centre et du Sud.

83,66 % semble être le score communiqué et entériné par la CEI (Commission Electorale Indépendante), avec un taux de participation de 60 %. Victoire écrasante s’il en est donc, pour donner une légitimité populaire au président longtemps considéré comme le mal-aimé de la vie politique ivoirienne.

Les résultats de l’élection sortie d’un laboratoire

Les résultats de la dernière élection présidentielle ivoirienne semblent sortir directement d’un laboratoire qui n’a travaillé que pour donner une légitimité populaire au président sortant. Plusieurs laboratoires de statistique ont travaillé de jour comme de nuit afin que le taux de participation oscille entre 52 % et 60 % afin de discréditer à la fois les « Tout sauf Outtara », les « Gbagbo ou rien », Amara Essy, Mamadou Koulibaly et Charles Konan Bany qui avaient appelé le peuple à ne pas prendre part à ce processus électoral. Le pari a été gagné. La seconde raison est que le président Alassane Ouattara avait besoin d’une légitimité populaire, lui l’homme froid, lui le Burkinabè devenu président ivoirien. Là aussi le pari est gagné, mais à quel prix ? Le Monde explique donc que sur les 6 301 189 électeurs inscrits, 3 126 742 se sont effectivement déplacés pour donner au président sortant 2 618 229 voix. Dans Le Monde, « l’évidence Ouattara » s’est donc confirmée alors même que le poids des inconditionnels de Gbagbo semble avoir fondu comme peau de chagrin.L’analyste du monde va d’ailleurs plus loin pour crédibiliser la réélection du président Ouattara, en affirmant qu’il semble avoir obtenu plus de voix qu’en 2010, soit 2 618 229 contre 2 483 164 en 2010 et surtout plus que son éternel rival de la CPI Laurent Gbagbo 2 107 055 ! Ce type d’analyse passe dans les journaux traditionnels et Le Monde l’est qui méprise les réseaux sociaux et ceux qui y sont, il est évident qu’il n’écrit pas pour eux et pense n’être pas lu par eux.

Le pot aux roses mathématiques…

Le polytechnicien et ancien ministre de Laurent Gbagbo,AhouaDonmello, quelques minutes après la proclamation des résultats de la présidentielle 2015, a publié sur sa page Facebook une analyse qui n’est pas dénuée de sens et qui montre que le fantôme de 2010 n’est toujours pas sorti des placards de la vie politique ivoirienne. Voici ce que nous avions en 2010 :

L’électorat de 2010 était de 5 725 721. Statistiquement parlant, à l'analyse des résultats consensuels du 1er tour des élections de 2010 des principaux candidats, la population électorale se répartit de la manière suivante :


GBAGBO Laurent : 38,4 % soit 2 198 676 voix

OUATTARA Alassane : 32,07 % soit 1 836 238 voix

BÉDIÉ Henry Konan : 25,24 % soit 1 445 171 voix

Au 2ème tour, les résultats acceptés par tous les membres de la CEI pour les 14 régions sur les 19que comptait la Côte d’Ivoire sont :


Laurent GBAGBO 53,87 % soit 2 031 694 voix

Alassane OUATTARA 46,13 % soit 1 739 945 voix

Les 14 régions constituent 82,95 % de la population électorale tandis que les régions du Nord font 17,05 %.

Le résultat électronique du second tour hors fraude était lesuivant :

Laurent GBAGBO : 51,33 %

Alassane OUATTARA : 48,67 %

Ces chiffres allaient certainement être ceux qu’aurait trouvés la communauté internationale si elle avait accepté le recomptage des voix. BAN KI MOON avait jugé inacceptable un recomptage pour ne point causer une « INJUSTICE » à M.OUATTARA selon ses propres termes.

Il a donc certifié les résultats du QG de M.OUATTARA qui étaient les suivants :

Alassane OUATTARA : 54,10 % soit 2 483 167 voix

Laurent GBAGBO : 45,90 % soit 2 107 055 voix

Craignant donc que le pot aux roses soit mis à nu, le régime Ouattara a résolu de faire oublier la forfaiture de 2010 en résolvant la difficile équation de transformer une minorité réelle de 48,67 % en 2010 en une majorité de 83,66 % en 2015.

Un peu de mathématiques

Nous savons tous que 40/100 est égal à 40 %. Si nous voulons passer de 40/100 à 80/100, nous avons le choix entre multiplier le chiffre du haut (le numérateur) par 2, ainsi 40X2/100= 80/100 ou diviser le chiffre du bas (le dénominateur) par 2 soit 40/(100:2)= 40/50. Or 40/50=80/100=80 %.

M.OUATTARA ayant obtenu autour de 2 200 000 voix en 2010, il suffisait soit de rallonger la liste électorale de 2 200 000 électeurs favorables à M. OUATTARA à travers des artifices d'audiences foraines et de nationalité par déclaration, soit de réduire de moitié la population électorale en emprisonnant, en contraignant à l'exil ou en refusant toute concession à l’opposition pour provoquer l’abstention et passer donc de 40 % à 80 %.

Malheureusement pour M. OUATTARA, les 2 200 000 nouveaux Ivoiriens issus des audiences foraines et de la naturalisation par déclaration ne se sont pas présentés pour s'inscrire sur la liste électorale 2015 à cause des changements politiques au Mali et au BURKINA FASO. Devant servir de mercenaires électoraux pour les élections de 2015, la chute de leur parrain Blaise Compaoré et le non-paiement des primes de guerre ont découragé toute nouvelle aventure en Côte d’Ivoire au profit de M. OUATTARA.

Ainsi, les nouveaux inscrits sur la liste électorale ont été de 574 421 pour 2 200 000 attendus. Les nouveaux inscrits sont composés de 144 000 issus des audiences foraines et de 430 421 nouveaux majeurs. Le nombre total d’électeurs pour 2015 est donc de 6 300 142, à peu près identique à l’électorat de 2010 qui était de 5 725 721.

Sans prendre cette analyse de AhouaDonmello comme eucharistie sainte, elle trace cependant le chemin de confirmation des doutes que beaucoup peuvent émettre sur la dernière élection ivoirienne. Ces résultats sont light et veulent tout simplement entériner une mascarade au niveau de la participation. Deux jours avant l’élection présidentielle, le président Ouattara s’inquiétait du taux de retrait des cartes par les électeurs parce que celui-ci était de 9 %. Il est donc difficile de croire que les Ivoiriens aient entendu les inquiétudes de leur président, qu’ils aient bravéla forêt, la peur, la pluie, parcouru à dos d’âne des centaines de kilomètres pour retirer leur carte d’électeur.Les médias de masse occidentaux se sont mobilisés pour cette élection et ont envoyé leurs meilleurs reporters sur le terrain. Dominique Laresche journaliste à TV5 et envoyée sur le terrain s’est ennuyée, a cherché des images, des files d’électeurs qu’elle n’a point trouvés.

Les défis du second quinquennat de Ouattara

Ouattara a été réélu et jouit d’une majorité à l’Assemblée nationale ; il a annoncé une nouvelle constitution, mais pour moi, cette réélection n’aura de sens que si le président Ouattara réussit dans un premier temps à réconcilier en vérité le monde politique ivoirien. Ceci passe non pas par la tentative de mise à mort du FPI qui est de loin le parti dominant de la vie politique ivoirienne aujourd’hui, mais par la mise sur pied d’un véritable processus de réconciliation avec des caravanes sillonnant le pays et expliquant aux populations que le moment est venu de tourner la page. C’est possible si le président Ouattara s’en donne les moyens, s’il travaille à se rapprocher proche de son peuple. Le dernier défi est celui de la redistribution des richesses du pays.

Le premier mandat du président Ouattara a été un quinquennat d’effet d’annonce avec peu de réalisations et de redistribution et le taux de croissance à deux chiffres ne s’est pas fait sentir dans le panier de la ménagère. 69 % des Ivoiriens prennent encore un repas par jour tandis que 67 % d’entre eux vivent avec moins de 2 dollars US par jour. Beaucoup d’opérateurs dénoncent l’instabilité juridique, la mauvaise gouvernance et la corruption des fonctionnaires.« La croissance est essentiellement portée par les investissements publics et la consommation des ménages », explique Hélène Ehrhart, économiste de l’Agence française de développement qui vient d’achever une étude sur l’économie ivoirienne. « Le secteur bancaire ne finance qu’insuffisamment l’économie, puisque les encours de crédits octroyés au secteur privé sont principalement à court terme et ne représentent que 18 % du PIB, contre un taux moyen en de 30 % du PIB en Afrique subsaharienne », indique cette étude. Les résultats, en matière d’emploi, n’ont pas permis d’intégrer massivement les jeunes diplômés dans la vie active malgré les millions d’emplois promis et annoncés par le président Ouattara,résultats non visibles de ce fait quel que soit l’angle de regard. Le secteur informel, autrement dit la débrouillardise sans lendemainreste le plus grand pourvoyeur de travail. L’autre défi est celui de la formation du capital humain. Les filières de la faculté ne répondent pas aux demandes du marché, notamment techniques. Il nous reste à dire que la Côte d'Ivoire possède de nombreuses ressources (produits agricoles, mines, hydrocarbures) qui ne demandent qu'à être valorisées.

Par Dr Vincent-Sosthène FOUDA, socio-politologue auteur de Le procès Laurent Gbagbo  Côte d’Ivoire l’Afrique face à son destin, Paris, L’Harmattan, 2015, 100P.