Cameroun : "Les attentats de Paris parlent à l'Afrique"

Exemple de bannière pour articles
par Pierre Amougou
Mathias Éric Owona Nguini : « C’est l’occasion justement pour les dirigeants africains de mettre à l’épreuve leur capacité à assurer la souveraineté de leur société » ǀ © Photo archives

Le politologue camerounais Mathias Éric Owona Nguini invite les dirigeants africains à structurer une solidarité anti-terroriste pour protéger le continent des assauts djihadistes.

Quel commentaire vous inspire les attaques terroristes du 13 novembre à Paris ?

Bien entendu, ces attaques terroristes sont des actes dramatiques qui expriment encore une fois l’arbitraire violent de la terreur. On ne peut que désapprouver cette logique de violence, quelles que soient les justifications politiques dont elles essaient de se parer.

Le laxisme de la communauté internationale dans la crise syrienne ne serait-il pas à l’origine de cet acte terroriste de trop qui a été revendiqué par  Daesh, basé en Syrie et en Irak ?

Daesh ou l’État islamique prend le prétexte de l’intervention française en Syrie, et particulièrement les frappes qui sont dirigées contre les éléments armés de l’organisation terroriste dans ce pays, pour justifier de tels actes de terreur. Mais, il faut savoir que c’est un propos intéressé. Lorsqu’éventuellement l’action des puissances occidentales en général et de la République française en particulier a pu aller dans le sens des intérêts de Daesh ou des autres groupes alliés, on n’a pas vu cette structure internationale de la terreur s’en prendre à ces puissances occidentales en général ou à la France. C’est la dernière évolution de la politique d’intervention française qui a pu conduire à de telles représailles. 

Une action militaire de la France contre les bases de l’État islamique en Syrie serait-elle la solution idoine ?

Il est tout à fait légitime pour la République française, qui s’est trouvée frapper par de tels actes de terreurs, d’envisager une politique de répression contre Daesh. D’autant plus que cette organisation terroriste a expressément revendiqué les attentats de Paris. Maintenant, il est évident que la lutte anti-terroriste ne se résume jamais à ses aspects militaires ni sécuritaires. La lutte anti-terroriste est un ensemble complexe de mesures qui vont du militaro-sécuritaire au politico-culturel, en passant par le politico-institutionnel, le diplomatique et le socioéconomique.

Quelles leçons tirez-vous  des mesures prises jusqu’ici par le président François Hollande pour gérer cette crise ?

Le président Hollande a agi comme le dirigeant central d’un Etat doté d’une certaine robustesse institutionnelle et une solide culture républicaine. Il a activé les dispositifs légaux qui permettent de gérer ce type de situation d’urgence.

En l’espace de quelques mois, la France a enregistré trois attentats. Qu’est-ce qui peut expliquer que ce pays soit autant visé par les mouvements terroristes alors qu’il n’est pas la seule puissance  à intervenir en Syrie ?

Le problème c’est que la France a aujourd’hui une composition sociale marquée par la diversité culturelle du monde. Cela signifie qu’elle accueille de plus en plus de nombreux ressortissants issus des pays de culture arabo-musulmane. Et une bonne partie de sa population aujourd’hui est constituée de citoyens français ayant des origines sociales et culturelles arabo-musulmane. Cela fait qu’elle est prise par des contradictions liées à l’agitation permanente qui existe dans les pays du Moyen-Orient, autour de la question israélo-palestinienne, de la question de savoir si ce sont les éléments de l’islam politique radical qui doivent  contrôler les États dans les pays arabo-musulmans et de la manière de conduire la lutte anti-terroriste à l’échelle mondiale. Pour toutes ces raisons, la France est un pays fortement exposé.

Ces attentats vont-ils amener Paris à durcir sa politique d’immigration, voire à réviser sa politique étrangère à l’égard de certains pays ?

Il est tout à fait légitime pour un pays d’assurer un contrôle de son territoire. Notamment, un contrôle des mouvements de circulation qui peuvent se faire dans un sens ou dans l’autre. Seulement, cela ne doit pas être le prétexte d’un accroissement de la xénophobie dans une société française déjà largement installée dans une réalité de pluralisme social, communautaire et culturel. Même si le modèle institutionnel, politique et philosophique français basé sur l’universalisme républicain continue à atténuer la réalité pluricommunautaire. 

Quel message laisse entrevoir la militarisation des terroristes, l’indiscrimination des cibles et la propagande par le fait, au terme des actes de barbarie de Paris?

Un groupe terroriste comme Daesh est dans sa logique, qui est de susciter un niveau important de tension, voire de déstabilisation dans les sociétés étatiques industrielles d’Occident, en tirant notamment profit de la présence dans ces sociétés d’un certain nombre d’acteurs sociaux ayant des affinités culturelles avec des pays arabo-musulmans. Même s’ils sont des citoyens de ces Etats occidentaux. C’est cette logique là qui vise à installer la guerre culturelle et de civilisation au sein des sociétés occidentales que Daesh encourage.

Au regard de la multiplication des actes de violence à travers le monde, pouvons-nous dire que nous sommes de plain-pied dans ‘’Le choc des civilisations’’ dont parlait Samuel Huntington ?

La structure de la situation est plus complexe. On peut effectivement avoir des aspects qui renvoient à la guerre ou au choc des civilisations dont parlait Bernard Lewis et par la suite Samuel Huntington. Seulement, il faut aussi noter qu’il y a une forme de réalité paradoxale et contradictoire qui structure cette guerre. C’est le fait que les dirigeants des pays occidentaux sont en lien avec un certain nombre de lobbys de pouvoir existant dans les monarchies du Golfe, qui en réalité sont souvent les parrains de ce terrorisme islamiste qui veut installer cette guerre des civilisations.

Jusqu’ici la majorité des chefs d’État se sont prononcé sur ces attentats qui ont frappé à nouveau la France sauf le président russe. Comment interprétez-vous ce silence ?

Le problème du président russe (Vladimir Poutine, Ndlr) est qu’il a une divergence d’analyse avec ses homologues occidentaux quant à la gestion de la crise syrienne. Vous aviez vu que la Russie a intensifié sa présence militaire en Syrie et a mis en place un dispositif particulièrement musclé de frappe contre les groupes djihadistes, notamment l’État islamique. Lorsque la Russie l’a fait, elle n’a pas discriminé entre des groupes islamistes dits modérés et d’autres qui auraient été plus radicaux. Elle a considéré que l’ensemble de ces groupes constitue une menace non simplement pour la Syrie, pour le Moyen-Orient, mais aussi pour le monde. Par contre, les puissances occidentales dont la France ont souvent tergiversé, distinguant entre des groupes considérés comme modérés et d’autres plus radicaux. Voilà ce qui peut opposer le dirigeant central russe à ses homologues occidentaux.

Ne faut-il pas davantage redouter la déstabilisation du continent africain par l’État islamique qui compte des alliés (parmi lesquels Boko Haram) en Afrique ?

On peut le craindre. Mais, c’est l’occasion justement pour les dirigeants africains de mettre à l’épreuve leur capacité à assurer la souveraineté de leur société. Très souvent, les leaders des États africains proclament que leurs États sont souverains, voilà donc un défi de sécurité qui doit les amener à faire valoir de manière efficace cette souveraineté. Cela suppose en même temps que ces dirigeants doivent avoir la maturité stratégique pour envisager au niveau interafricain, régional ou continental des mécanismes efficaces de lutte contre le terrorisme. De telle façon qu’il se crée en Afrique une solidarité anti-terroriste pertinente, permettant d’éviter que le continent soit livré à cette source supplémentaire d’anarchie et de chaos.

Pierre Amougou, La Météo (Cameroun)