Cameroun : “Modifier la constitution, c’est servir les intérêts d’un seul homme”

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par Urbain Olanguena Awono
Urbain Olanguena Awono : « Avec l’hypercentralité de son présidentialisme à l’excès, le long bail à la tête de l’Etat, le Cameroun s’est installé depuis son indépendance dans une société de cour dont les ravages et destructions de valeurs empêchent son élan. » ǀ © Photo archives

Dans son ouvrage « Mensonges d’Etat, Déserts de République » (PP. 386­391), l’ancien ministre de la Santé publique  Urbain Olanguena Awono aujourd'ui en prison  s’invite au débat actuel au sujet de la révision constitutionnelle objet des « appels du peuple » au président de la République.

 «Sur le plan institutionnel, la réforme de la décentralisation est une avancée démocratique qu’il ne faut pas redouter de mettre en œuvre. Elle ne remet pas en cause l’unité ni l’indivisibilité du pays, qui sont des principes intangibles. Elle apportera, si elle est bien conduite, un regain de dynamisme et partant de développement dont nos territoires ont tant besoin.

Tout bien considéré, il en résultera une amélioration réelle de la gouvernance démocratique du pays, autant que pourra y contribuer au niveau des communautés urbaines la suppression de la désignation de leurs exécutifs par le Président de la République.

Le fonctionnement des institutions camerounaises est ainsi fortement caractérisé par l’hypercentralité de la Présidence de la République qui est plus un problème qu’une solution dans biens de cas.

Cette verticalité radicale des institutions camerounaises, source d’immobilisme et d’inertie paralysante pour des urgences et des affaires sans contenu stratégique qu’un Gouvernement responsable doit trancher, nécessitera des corrections en profondeur dans le sens d’un rééquilibrage institutionnel du pouvoir exécutif (...).

On ne peut pas tout remonter à la Présidence de la République. Au risque de l’engorger, tout ne peut pas dépendre de la Présidence de la République. La mission d’un Gouvernement est d’être pleinement dans sa responsabilité de gouverner et ce faisant, d’être à la hauteur des défis, quitte à rendre compte régulièrement de son action au Chef de l’Etat au cours des conseils ministériels régulièrement tenus et à périodicité fixe où les orientations et le cap sont donnés après concertation.

Au total, seuls un bon choix et un bon fonctionnement institutionnels permettront une gouvernance démocratique plus créative et capable de se renouveler. Dans ce sens d’ailleurs, l’alternance démocratique et l’organisation à cet effet des élections crédibles sur base de fichiers électroniques et biométriques par un organe électoral neutre, apparaissent comme des impératifs de stabilité.

 Ainsi, se posera à nouveau la question de la limitation des mandats pour la fonction de Président de la République (article 6 de la constitution).

Tout bien considéré, le pouvoir corrompt et use, aussi est-­il de bons sens de limiter les mandats. Cette limitation utile au renouvellement des élites dirigeantes et à l’oxygénation de la République doit s’appuyer pour assurer pleinement ces buts sur un système électoral transparent à deux tours, comme c’est le cas dans nombre de démocraties modernes.

 Dans une trajectoire de refondation et de modernisation institutionnelle, il est temps pour le Cameroun de comprendre que l’exercice d’un pouvoir public, quel qu’il soit, ne doit pas être le bien exclusif d’une personne ou d’un clan.  La fonction politique n’est pas une charge de notaire.

A partir de là, l’on conçoit mieux que le renouvellement de la fonction présidentielle par l’élection au suffrage universel et la limitation de mandats est une demande normale du peuple. Elle est même aujourd’hui un impératif d’oxygénation de la République qu’exige notre ambition de progrès.

Rétablir la limitation des mandats présidentiels à deux, de cinq ou sept ans selon le consensus, est donc un horizon de réforme constitutionnelle incontournable pour le Cameroun. Cette fois, la réforme nécessairement refondatrice devrait veiller au rééquilibrage des institutions et à leur cohérence pour fixer les piliers d’une nouvelle République au regard de l’histoire des institutions du Cameroun.

L’intérêt d’inscrire sur du marbre cette réforme historique serait naturellement élevé pour exiger son adoption par voie de référendum afin que toute modification ultérieure de ses dispositions et garanties substantielles suive la même voie. Ce serait le meilleur moyen de protéger la constitution et de la soustraire à l’aléa politique des majorités parlementaires changeantes.

Partout dans le monde, les études empiriques montrent les inconvénients et le recul démocratique de longs règnes interminables qui finissent par faire ressembler une République à une monarchie.

Dans ces conditions, l’absence d’oxygénation de la vie politique, le non­ renouvellement de génération des élites dirigeantes, le phénomène de cour, les travers clientélistes et népotistes etc. sont autant d’ingrédients d’une dérive autocratique et d’un système de corruption qui s’installent peu à peu au détriment de la démocratie, de la morale et des droits des citoyens.

 Il faut rompre avec ce genre de régression car le monde autour de nous change vite, et la majorité de pays conviennent aujourd’hui que la limitation des mandats à la tête de l’Etat est une meilleure option de gouvernance démocratique et une exigence républicaine fondamentale.

A contrario, la non­ limitation est un piège institutionnel qui, si l’on y prend garde, conduit à l’omnipotence du système dirigeant, exacerbe les effets pervers de « la présidence monarchique » et démultiplie les dérives de la gouvernance patrimoniale des dirigeants qui entendent s’éterniser au pouvoir.

Invariablement, là où ces phénomènes sont à l’œuvre, comme c’est le cas dans nombre de pays du continent africain, les valeurs démocratiques et républicaines reculent ou même sont inversées, et avec elles malheureusement les opportunités de progrès pour les nations victimes.

Dans une logique de modernité doublée d’une vision de progrès, nous pouvons affirmer que la limitation des mandats présidentiels participe réellement de la qualité des institutions, de leur renforcement et de leur capacité à rendre confiance au peuple.

A ce propos, le Président américain Barack Obama s’est voulu très clair, lors de son tout premier voyage en Afrique au Ghana en 2009, en déclarant : « L’Afrique n’a pas besoin d’hommes forts, mais des institutions fortes ».

Marquant la constance de son engagement pour la limitation des mandats, la diplomatie américaine, lors du sommet Etats­Unis/Afrique d’Août 2014 à Washington, a réaffirmé que « modifier la constitution, c’est servir les intérêts d’un seul homme ».

Quant à lui, le Président français, François Hollande, quelques-mois plus tard au sommet Afrique-France de novembre 2014 à Dakar au Sénégal, n’a pas manqué de fustiger sans ambiguïté les manœuvres politiques visant à déverrouiller la limitation des mandats à travers « la modification de la constitution par intérêt personnel ».

Pourtant, face à ces conseils et avis de bon sens, certains dirigeants africains autistes, encouragés par leurs séides et courtisans, s’enferment dans leur avidité profonde pour opposer, en toute hypocrisie, un nationalisme suranné, étroit et calculé dont leur maintien serait en réalité la seule mesure.

Le mythe de l’homme « providentiel » ­ une supercherie à laquelle il ne faut jamais croire – est mobilisé et la propagande des courtisans et autres flagorneurs se charge de vendre cette généreuse illusion, en oubliant souvent que l’histoire politique d’un pays peut connaître des fulgurances lorsque le peuple floué et frustré décide d’inventer son chemin et de changer son destin, comme on l’a vu avec le Burkina­Faso.

Le scénario est classique : quand les courtisans, à travers le dirigeant qu’ils flattent, prennent en otage un pays, c’est le bien commun qui est sacrifié parce que fondamentalement les courtisans travaillent d’abord pour leur intérêt personnel.

Depuis les origines, la société de cour, là où elle se développe, a toujours reproduit les mêmes mécanismes de perversion et d’inversion des valeurs qui mènent à une société abîmée. Mesurant la menace de valeurs de la République par ce phénomène de cour, Edwy  Plenel rappelle par principe que « la République n’est pas une courtisane », pour mieux dénoncer les vices du présidentialisme hypercentralisé.

Dans sa classification de l’amitié et d’après les prescriptions à ses disciples, Confucius distinguait déjà entre les bons et les mauvais amis.

Parmi les amitiés nuisibles, il figurait : « l’amitié avec un homme habitué à tromper par une fausse apparence d’honnêteté ; l’amitié avec un flatteur hypocrite ; l’amitié avec un beau parleur ».

Voilà clairement les caractéristiques du courtisan, marqué par son esprit de fausseté et son art de la dissimulation.

 Montesquieu quant à lui, dans l’Esprit des lois, dit : « L’ambition dans l’oisiveté, la bassesse dans l’orgueil, le désir de s’enrichir sans travail, l’aversion pour la vérité, la flatterie, la trahison, la perfidie, l’abandon de tous ses engagements, le mépris des devoirs du citoyen, la crainte de la vertu du prince, l’espérance de ses faiblesses, et plus que tout cela le ridicule perpétuel jeté sur la vertu, forment, je crois, le caractère du plus grand nombre des courtisans, marqué dans tous les lieux et dans tous les temps».

 Le Baron d’Holbach, lui, met l’accent sur le côté parasite, il écrit : « on peut le (courtisan) ranger dans la classe des hommes, avec cette différence néanmoins que les hommes ordinaires n’ont qu’une âme au lieu que l’homme de cour paraît sensiblement en avoir plusieurs...

 Tantôt de l’avarice la plus sordide et de l’avidité la plus insatiable, tantôt de la plus extrême prodigalité ; tantôt de l’audace la plus décidée, tantôt de la plus honteuse lâcheté ; tantôt de l’arrogance la plus impertinente, et tantôt de la politesse la plus étudiée ; en un mot, c’est un protée, un Janus ou plutôt un dieu de l’Inde qu’on représente avec sept faces différentes... »

En reprenant la pensée de ces auteurs historiques dans son ouvrage, «De l’esprit de cour, la malédiction française », Dominique de Villepin fustige les dérives de tout pouvoir qui se fait cour, dont les pratiques secrètent des conservatismes et poussent les dirigeants sous  emprise à agir à contretemps de l’histoire, au détriment souvent de l’intérêt général, et sans vision ni capacité de réformer la société.

Il se développe dans ce système un esprit d’abaissement et de servilité qui installe une centralité du pouvoir redoublée par une verticalité dont le règne de Louis XIV fut l’exemple paroxystique à savoir : « Tout émane du Roi­ soleil, tout converge vers lui, tout et tous dépendent de lui, ...on ne s’élève qu’à mesure qu’on s’approche de sa personne ou de son estime ; tout le reste est stérile ».

Notre monde est encore peuplé au moins des copies du Roi­soleil à la tête de sociétés de cour que le sociologue allemand Robert Elias décrivait comme «des sociétés organisées autour d’un pouvoir personnalisé et sacralisé qui naturalisent la soumission afin de la reproduire à la manière d’une évidence ».

C’est ce phénomène nocif de concentration de toutes les magistratures entre les mains d’un seul qui établit au sommet du pays une «monarchie présidentielle absolue » et autorise des abus au mépris parfois des lois et des aspirations démocratiques légitimes du peuple. La manière dont le Sénat a été mis en place, sans un corps électoral adéquat et complet, traduit bien le fait que, sans être véritablement entré dans la démocratie, nous tendons plutôt vers l’ère post-­démocratique.

Avec l’hypercentralité de son présidentialisme à l’excès, le long bail à la tête de l’Etat, le Cameroun s’est installé depuis son indépendance dans une société de cour dont les ravages et destructions de valeurs empêchent son élan.

©  Urbain Olanguena Awono dans quotidien "Le Jour" (Cameroun)