Cameroun : police, la corruption monte d’un cran

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par Mabon
Corruption dans la police camerounaise
Des usagers souhaitant se faire établir une CNI (commissariat du 1er arrondissement et central N°1) à Douala, capitale économique / © Photo AFRICA INFO

Depuis la psychose créée par la secte islamiste Boko Haram, les services d’identification de la police camerounaise chargés de délivrer la Carte Nationale d’Identité (CNI) et autres cartes de séjour et de résident s’en mettent plein les poches. AFRICA INFO est allé faire le tour des commissariats où la corruption a pris de l’envol…Enquête.

Si le Cameroun est à nouveau classé premier pays le plus corrompu de la planète ce sera certainement en partie grâce aux hommes de Mbarga Nguele, le patron de la police camerounaise.

Pendant que d’autres enfants du pays tombent sous les balles et les bombes de Boko Haram, le marchandage et la spéculation autour de l’établissement de la carte d’identité vont bon train dans certains services de police.

Pour parler comme les marketistes chevronnés, derrière tout problème se cache une opportunité. La police camerounaise semble l’avoir si bien assimilé au point de transformer la délivrance d’une pièce d’identité à laquelle à droit toute personne vivant sur le territoire camerounais en un véritable business.

Dès lors, obtenir une CNI, une carte de séjour ou de résident censée protéger son détenteur en ces moments d’insécurité est devenu une gageure parfois insurmontable et un véritable cauchemar pour les usagers dans un pays où l’équilibre social est déjà fragilisé et dans lequel la participation de tous est pourtant attendue.

Combien coûte réellement une carte d’identité au Cameroun ?

Au commissariat du 2e arrondissement, on peut lire sur un format affiché sur un des murs du premier bureau de l’identification un avis à l’attention des usagers qui précise que « Les frais pour la demande d’une CNI, sont de 1800 FCFA pour la photo et de 1000 FCFA pour la taxe », soit un total de 2 800 FCFA. La même note précise plus loin que « le retrait est gratuit ».

Du côté du commissariat du 7e arrondissement, les informations recherchées sont affichées sur le premier poteau de la véranda et sur la porte du bureau d’identification. C’est sur un minuscule et vieillot papier à peine visible collé sur un des battants de l’entrée principale du commissariat du 9e arrondissement qu’elles se retrouvent.

Du côté du commissariat du 1er arrondissement, par contre, aucune information visible depuis l’extérieur. Impossible d’en dire plus car il nous a été difficile de franchir le seuil de la porte.

Viennent en plus de ces frais, uniquement pour ceux qui se font établir la CNI pour la première fois, ceux liés à l’établissement du certificat de nationalité (1000 F) et ceux relatifs à la légalisation de la copie d’acte de naissance sur laquelle on appose un timbre communal de 500 F CFA et un fiscal de 1 000 F CFA. 

Mais dans tous ces commissariats, aucune, sinon très peu d’informations visibles sur les clôtures, murs et autres structures extérieures où sont bloqués les usagers. Pire, aucune boîte à suggestion, aucun bureau pour régler les litiges entre les usagers et les agents de police sauf au 7e arrondissement où sont, exceptionnellement affichés, sur une notre sur laquelle on peut également lire « pas de marchandage », les informations sur la personne à contacter en cas de problèmes en l’occurrence le « chef de poste de l’identification ».

A relever, que l’expression pourtant visible, « pas de marchandage », ne suffit pas à faire respecter les consignes de la hiérarchie. Les prix et les informations sur les documents à fournir insuffisamment affichés et communiqués dans les commissariats contribuent, à créer et à entretenir, le flou entre ce qui est affiché et la réalité sur le terrain.

Après avoir réussi l’exploit de se faire recevoir, les usagers dont certains s’alignent devant les commissariats dès 4 h du matin pour espérer être servis dans la journée, doivent encore faire face aux « petites interventions » pour les amis et autres relations et surtout, les « dessous des tables ».

Marchandage et spéculation

La descente dans ces commissariats laisse paraître presque le même phénomène. Des policiers sortent, discutent en aparté avec des usagers qui leur passent parfois leurs téléphones pour parler à des interlocuteurs invisibles. Des agents de police y rentrent avec des personnes ou reviennent de l’extérieur avec des dossiers en main en disant parfois à leur collègues, « ce sont les retardataires ». Mais, toujours est-il, que les usagers qu’ils prennent en charge, ressortent des commissariats le sourire aux lèvres, avec des doigts colorés d’encre à empreintes, preuve qu’ils ont été servis.

Au commissariat du 9e où, face à la grosse affluence populaire, des numéros sont distribués dans l’intention de recevoir les usagers sur la base de la règle du « premier arrivé, premier servit », il est facile de voir un agent de police sortir de son bureau et de l’entendre dire dans son téléphone, « j’ai vu les gens que tu m’as envoyé, mais l’argent ne suffit pas. Tu sais qu’il y a manque de matériel ».

Un officier de police du même commissariat interrogé dira ne pas savoir à combien s’élèvent les frais, pourtant affichés, sur la porte d’entrée du commissariat derrière son dos.

Le même flou s’observe au commissariat du 1er arrondissement ou un élève inspecteur de police, à la question de savoir quels sont les frais pour se faire établir une CNI, nous a répondu : « 3000, 4000 ou 5000 F CFA. Lorsque vous entrerez, ils vous diront là-bas », parlant ainsi, du service d’identification.

Des échanges avec les usagers attendant devant ledit commissariat permettront de comprendre qu’en monnayant, certains agents de police vous trouvent un carton même lorsque l’on annonce que « les stocks sont épuisés ».

Pourtant, ici aussi, des numéros sont distribués aux premiers arrivés sous le prétexte d’appliquer le « first in, first out ». « Si ta poche pèse, tu peux te faire établir une carte séance tenante, mon voisin l’a fait hier. Il m’a donné le contact du nyé (NDLR, policier), je l’ai déjà appelé et il m’a dit d’attendre ».

Approché, un moto-taximan tenant son récépissé à la main, nous confiera après une certaine réticence, « j’ai tchoko ten » (monnayé à 10 000 F) ». Devant notre étonnement, il s’est empressé de dire, « mon acte de naissance est perdu et je n’avais que la photocopie de mon ancienne carte d’identité. Alors j’ai payé ».

« Quand je vois les gens venir s’aligner ici à partir de 6h, cela me fait rire. À l’heure ci, ce n’est pas le rang qui compte, c’est l’argent qui parle», renchérira un commerçant situé juste en face du commissariat. Effectivement, à cet instant, alors que les premiers venus sont encore alignés sous la pluie, des personnes ne figurant sur aucune liste sont déjà entrain de se faire servir.

Une technique ici est de commencer ses négociations du côté du commissariat central N°1 où on peut s’entendre avec un agent de police de cette unité, lequel ira terminer la transaction pour votre compte auprès de son collègue du service d’identification du 1er arrondissement.

Les bâtiments de ces deux commissariats étant côte à côte, il y est courant d’entendre, entre collègues de ces unités entrain de faire des photocopies pour le compte de certains usagers, « je vais d’abord l’identifier chez nous et je te fais signe quand tout est prêt ».

Quelques minutes plus tard, le policier du commissariat central N°1 démarché et désormais démarcheur, se pointe à la fenêtre du service d’identification et fait signe à son collègue du commissariat du 1er arrondissement qui récupère les documents, fait entrer l’usager qui a « payé » et le tour est joué.

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Police contre police ?

Du côté du commissariat du 7e où on reçois en moyenne 50 personnes par jour, l’astuce qui vient en tête de liste consiste à prendre 3 000 F à l’usager et de ne pas restituer le solde de 200 F.

L’usager qui a l’audace de réclamer son reliquat est menacé d’« expulsion et sans la carte sollicitée ». Les commentaires des autres agents de police que nous avons surpris malgré nous, permettront, de comprendre que « ce sont les agents du service d’identification qui pourrissent le service en ne suivant ni la liste ni les ordres ». « Ils profitent de la pause des sentinelles pour commencer leurs histoires », a fait savoir une policière de la brigade du jour à son collègue. « Hier, ils disaient qu’il n’y avait plus de carton, mais tous ceux qui étaient à l’extérieur ont finalement été servis. C’est pour cela qu’ils restent longtemps dans leur bureau dans l’après-midi soi-disant pour travailler », a-t-elle poursuivi. « Dans tous les cas, ceux qui restent là-dehors savent très bien pourquoi », a renchéri une autre.

Il y est également courant, même lorsque les listes sont déclarées closes, de voir des « démarcheurs ? », à travers la fenêtre, dire à ces dames du service de l’identification, « j’ai trois personnes qui veulent te voir, il faut absolument que tu les reçoives », et d’entendre l’agent sollicité répondre, « je ne sais pas si ce sera possible aujourd’hui. Mais s’ils peuvent revenir dans l’après-midi…».

Chuchotements des agents des autres services demandant un service à leurs collègues de l’identification pour un tiers, bouts de papier avec des noms de personnes à faire entrer confiés par les agents du service d’identification aux autres collègues pour tromper la vigilance des sentinelles et contourner les ordres, cartons pour CNI qui sortent des tiroirs ou de dessous les calendriers de table pour servir les proches et autres « clients express ». Des usagers introduits pendant que ceux qui sont arrivés en premier sont mis en attente. Ce sont autant de scènes courantes qu’on y vit. Il faut néanmoins saluer le travail de la brigade de l’officier Bouba qui fait son possible pour que les listes soient respectées. Bien que ce commissariat soit probablement le seul qui vient de construire un hangar pour les usagers il n’en demeure pas moins qu’ici, c’est flicaille contre flics.

Au 2e arrondissement, en plus des même scènes, des sommes d’argent sont échangées et brassées au vu et au su de tout le monde sans que l’on ne sache si ce sont uniquement les frais des photos, la taxe qui va avec l’établissement de la carte d’identité ou encore des « pots de vins ».

Toujours est-il que les poches des pantalons et les sacs à main des agents du service d’identification de cette unité sont pleins de billets de banque. L’argent circule, le business fonctionne, le « bakchich » est à la mode surtout dans ce quartier peuplé des camerounais originaires du grand nord réputés bons payeurs.

Une aubaine pour les agents de la police depuis qu’ils sont interdits des contrôles routiers où ils se remplissaient les poches. Si les corrompus ne manquent pas ici, les corrupteurs y sont également très nombreux et font des choses plus ou moins folles pour obtenir rapidement une CNI.

Un autre phénomène observé lors de cette enquête, ce sont les rabatteurs qui vous proposent de vous aider à établir rapidement votre carte d’identité moyennant « quelque chose ». Un démarcheur bien intégré rencontré devant la mairie de Douala 1er (Bépenda, école publique Deido), après s’être proposé de nous aider à légaliser rapidement une copie d’acte de naissance à 2 000 F, a ensuite offert de nous donner le numéro de téléphone de son contact au service d’identification du commissariat du 4e arrondissement qui nous établirait rapidement une CNI à 4 000 F.

«Je lui envoie au moins 10 personnes par jour et ils sont rapidement servis », dira-t-il pour nous convaincre. Ce type de démarcheurs se retrouve également dans les autres mairies, les palais de justice où sont délivrés les certificats de nationalité et les commissariats de sécurité publique.

Dans chacun de ces endroits, il existe des personnes capables de vous faire délivrer vos documents « en express », de vous recommander un officier de police ou de prendre en charge la signature de vos documents dans une mairie de la place. Dans ce business, tout est synchronisé et des groupes de personnes travaillent en bonne intelligence.

Pendant ce temps, d’autres Camerounais attendent d’être reçus. Certains détiennent des certificats de perte ou des récépissés (pièces d’identité temporaires) plus ou moins en cours de validité et redoutent de se voir interpeller à tout moment alors qu’ils auront tout fait pour régulariser, dans les délais, leur situation.

Mais, cela ne concerne visiblement une certaine police, car l’objectif ici est de traîner les usagers au maximum pour pouvoir lever les enchères. Si les services d’identification de la police extorquent de l’argent aux usagers, leurs collègues des autres services n’attendent qu’une seule chose : tomber sur un usager en infraction pour lui vider ses poches.

Alors, vraie ou fausse pénurie de matériels d’identification ? Ce qui est sûr, c’est que les usagers n’ont que très peu de choix surtout que personne ne se risquerait à accuser un agent de police.

En attendant, des étrangers plus ou moins douteux, sans dossier complet, sont servis parce qu’ils paient et pendant ce temps des honnêtes citoyens ayant abandonné leurs occupations sont brimées dans leur propre pays.

Et vous, comment les choses se passent-elles dans les commissariats de votre région depuis Boko Haram ?