Crise anglophone : repli identitaire

par Oumarou Dalil
Oumarou Dalil : « En 35 d'exclusion de pans entiers du pays [c'est trois générations], trois générations dont une grande majorité a été sacrifiée sur l'autel des «suprêmes» intérêts ethniques égoïstes, partisans et assassins. » | © Photo facebook

Confiscation de pouvoir, laxisme et conséquences, il faut une sérieuse et profonde remise en question.

D'emblée, disons-nous que le danger du repli identitaire était déjà en gestation dès lors que l'élite gouvernante, dans sa majorité issue du Centre-Sud et quelques autres rescapés des autres régions lésées mais essentiellement du RDPC (parti aux affaires), ont décidé de confisquer le pouvoir, le pays et les avantages qu'offre l'État, pour eux, leurs proches et leurs progénitures, afin indubitablement d'assurer la pérennité de leur position dominante. Il ne faut pas se cacher cette verité si on veut comprendre la racine des maux camerounais, dont la crise «croissante» dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest du pays ne sont que l'appendice.

Pour exemple simple, se référer aux derniers résultats des recrutements dans les grandes écoles et au sein des entreprises d'état.

Pourtant le décret n°82/407 du 07 septembre 1982 est suffisamment clair en donnant ouvertement le droit au ministre de la Fonction publique de fixer les quotas par régions dans les concours administratifs. Mieux encore, le texte est complété par un arrêté du MINFOPRA du 04 octobre 1982, et réactualisé le 20 août 1992, qui fixe les quotas en fonction des régions. Le texte prévoit ce qui suit : - 5% pour l’Adamaoua, - 18% à l’Extrême-Nord, - 7% au Nord, - 15% au Centre, - 4% à l’Est et au Sud, - 13% reviennent à l’Ouest, - 12% au Littoral, - 12% au Nord-Ouest - 8% au Sud-Ouest. Toutefois, allez voir de près les différents résultats aux concours et recrutements, il y'a loin de la parole aux actes. Ou tout simplement, chacun joue des biceps pour frayer un chemin à sa liste personnelle. C'est à qui mieux mieux.

Certes, c'est le temps du régime du Renouveau - qui n’a jamais rien montré de nouveau; ni rigueur, ni moralisation - , alors qu'il est plus que vital à la veille des événements cruciaux (élections en vue) pour le pays, que l'élite qui tient les rennes, sache que pour consolider son pouvoir il faut délicatement lâcher du leste. Car les autres ne sont pas là pour vous accompagner dira-t-on prosaïquement. Ce pays nous appartient à tous, ses fils et filles de toutes les régions, sans distinction de classe, de religion ou d'ethnie.

La corruption et les détournements ont tellement rendu accro à l'argent certaines pontes du "régime", qu'elles n'ont plus honte à se laisser aller publiquement à cette pratique au travers des institutions, à elles confiées, ce qui divise et nous fait régresser des années de développement en arrière.

Pendant que le rapport 2016 de la CONAC (Commission Nationale Anticorruption) livré en décembre 2017, fait état de 1.246 milliards de CFA détournés du trésor public au moyen de fraudes et de corruption des richissimes fonctionnaires du secteur des douanes, soit en comparaison, ce montant représentant 75% du PIB (Produit Intérieur Brut) .

Contradictoirement, les bons élèves de la lutte contre la corruption et les détournements de fonds ne sont pas forcément les régions à l'élite privilégiée et traitée avec égards par le pouvoir. Ce sont selon le rapport de la CONAC, d'autres régions qui fournissent plus d'efforts à juguler la pratique et à booster les recettes. Un cercle vicieux où les uns se tuent à rehausser l'image et l'économie du pays tandis que les autres, privilégiés, tirent cet élan vers le bas. L'extrait statistiques de cet effort à la lutte contre la corruption 2017 est éloquent à plusieurs égards: - 1ère Adamaoua: 41.88% - 2ème Ouest: 37.13% - 3ème Extrême-Nord: 36.84% - 4ème Nord-Ouest: 34.36% - 5ème Centre: 32.54% - 6ème Sud-Ouest: 31.11% - 7ème Nord: 30.23% - 8ème Littoral: 25.32% - Avant-dernère Est: 25.32% - Bonne dernière Sud: 22.79%

Cependant, l'élite aux affaires ne pense pas aux conséquences sur l'inconscient collectif, de tous ses égarements décisionnels et managériaux. La dernière en date, cette rocambolesque affaire d'ordinateurs-jouets [NOTEBOOK CHINTOK] du MINESUP, où selon le théorème bien connu des cops, 32Go=500Go, un ordinateur acheté en Chine à 50.000FCFA (à tout casser) revient d'office au contribuable camerounais à 300.000FCFA (démonstration à l'appui des vénérables conseillers techniques du MINESUP). Un cadeau de fin d'année payable dans 5 années, sur 20 ans, avec un taux d'intérêt échelonné au strict minimum soit-disant.

Quoi qu'on dise, ça passe mal. Mais passons !

Qui au Cameroun peut oublier la date du 15 février 2016, où le MINEE a décidé de faire la part belle aux ressortissants de son groupe ethnique lorsqu'il dévoilait la liste des 100 candidats retenus pour la formation de techniciens et ingénieurs du projet d’électrification de 166 localités par systèmes solaires photovoltaïques, parmi lesquelles 60% des candidats était béti ; mais pis encore, la liste additive (ou d'attente si vous voulez) exclusivement réservée à 100% aux fils de la Mefou et Akono excluait tout le reste du Cameroun?

Si nous prenons les récents recrutements à l'ENAM (École Nationale de l'Administration et de la Magistrature) , au-delà du scandale du mort admis aux épreuves orales, alors qu'il était déjà bien décédé avant le déroulement des épreuves, curiosité qui, publiquement avait été dévoilée par un autre candidat malheureux vivant, frustré des 5 sur les 6 (le mort compris). Nous avons tous reçu ces listes où les noms des «heureux récipiendaires» n'était qu'une pâle copie, que dis-je, une transposition des noms à consonance élitiste aristocratique au pouvoir depuis fort longtemps. ‎ La progéniture pour remplacer leurs géniteurs donc.

Est-ce que le président de la République le sait vraiment ? Est-ce qu'il s'en est préoccupé comme d'un problème socio-politique majeur? Dans un pays sérieux on aurait annulé ce concours et repris tout de nouveau. Mais non, ces événements sont passés incognito, comme une lettre à la poste.

Et ça a toujours été ainsi.

Comment voulez-vous que les autres se taisent et regardent l'âge les rattraper, les dépasser alors que certains se goinfrent en se partageant allègrement le «gâteaux national» dans un entre-soi absolument ethno-sectaro-partisan?

Si nous croyons Me Muna, responsable du découpage et assemblage des voix lors de la première élection multipartite de 1992, le candidat du SDF était victorieux n'eût été une gestion tribale de la lecture des résultats à la radio, la CRTV, et un jeu compliqué de statistique à l'assemblée nationale; où le parti des flammes au pouvoir a pu renverser la vapeur en s'alliant avec un parti «d'opposition» [entre guillemets] qui n'existe plus que de nom de nos jours. Est-ce à dire que le «jamais un anglophone ne dirigera ce pays! » que l'on entend souvent est vrai? ‎ Moi je comprends les anglophones, je comprends surtout ces jeunes anglophones qui se sont sentis exclus du système, des années durant; 35 ans. Sûrement un peu plus. ‎ Peut-être que la méthode de nos frères anglophones est radicale et détestable: prendre les armes contre la République. C'est peut-être le dépit aussi? Mais ne nous cachons pas la vérité, il n'est pas de ressenti différent ailleurs chez les jeunes, à travers les régions. La jeunesse a le même problème partout dans le pays, c'est juste la capacité de résilience des uns et des autres qui contient leurs instincts d'ensauvagement. Les mots sont durs, mais c'est une vérité, et la vérité est crue; il n’y a qu'à sonder les causeries de nos rues pour savoir que nous sommes assis sur un volcan endormi.

Ce qui nous emmène à nous poser de justes questions du genre: Qu'a fait l'État depuis 35 ans pour les populations? A-t-on jamais pris en compte les "préoccupations vitales" des jeunes de tout le pays afin d'éviter des écarts du genre repli identitaire? En 35 d'exclusion de pans entiers du pays [c'est trois générations], trois générations dont une grande majorité a été sacrifiée sur l'autel des «suprêmes» intérêts ethniques égoïstes, partisans et assassins. A-t-on seulement pris en compte l'après Renouveau? Voilà les élections de 2018 qui approchent à grands pas, les fronts d'opposition se formant en groupes d'intérêts spécifiques, on comprend donc aisément les craintes fondées du pouvoir qui se traduisent par la volonté de peser de tout son poids sur les cadres des partis traditionnels afin de pouvoir garder les mêmes vieux opposants, à la tête des mêmes vieux partis d'opposition, pour réitérer les mêmes vieux arrangements et autres tripatouillages de 2011; donc la politique du "diviser pour continuer de régner" .

Et après PB, on fait comment? Nul n'est éternel, Ce devrait être cela «la» préoccupation majeure pour notre Cameroun.

Oumarou Dalil