Le Cameroun repose sur un volcan

par Dieudonné Essomba
Dieudonné Essomba : « On ne peut pas continuer à jouer indéfiniment à ce jeu auquel personne ne croit, à commencer même par les dirigeants eux-mêmes » | © Photo archives

Le système sociopolitique construit depuis l’indépendance et qui relayait la structure pyramidale de l’Etat colonial est totalement épuisé et n’offre plus de solution au développement et à la paix au Cameroun.

Il doit être éliminé et l’Etat reconstruit sur de nouvelles bases. Et ces bases consistent à donner au Cameroun un Etat où tous les citoyens se reconnaissent, ce qui suppose qu’il est construit en se fondant sur son histoire, sa géographie et sa sociologie.

La forme de l’Etat n’est pas un produit d’usage courant qu’on va acheter au marché. C’est un instrument sur devis, qui doit être à la pointure de chaque pays, et ce n’est pas pour rien que chaque pays a son Etat qui ne ressemble à aucun autre! On ne saurait donc aller copier la structure des Etats dans les livres de droit et de philosophie, et venir les plaquer sur la Communauté camerounaise, dans l’abstraction totale de ses réalités humaines, historiques, culturelles et économiques.

La grossière erreur des Camerounais est d’avoir tenté de le faire dans le refus des référents précoloniaux qui se traduisent concrètement par l’existence des communautés vivantes. Ce faisant, ils ont exclu du système le principal acteur sans lequel rien d’honnête et de solide ne peut se construire, à savoir les communautés précoloniales, fabriquant alors un système tendu et dangereux, trop coûteux et qui génère la haine et la misère.

De fait, en ostracisant les Communautés au lieu de réguler leur cohabitation, on a instauré une compétition intercommunautaire explosive sur les avantages de l’Etat, à savoir les emplois publics, les positions de pouvoir et les infrastructures collectives, et on a abouti à une impossibilité opérationnelle de gérer des exigences contradictoires de justice et d’équité :

-du point de vue de l’équité communautaire, les Communautés camerounaises qui sont vivantes participent à l’Etat, subissent l’Etat et réclament à juste titre un droit adéquat sur les avantages de l’Etat ;
-du point de vue de la justice citoyenne, les citoyens doivent être égaux, sans discrimination.

Pour tenter de concilier ces deux exigences, l’Etat postcolonial a dû recourir aux techniques bancales de l’équilibre régional, l’usage des notions d’autochtones ou les listes ethniquement panachées, toutes techniques à la libanaise qui peuvent pendant un certain temps garder une apparence de normalité, mais qui se révèlent à la longue très dangereuses.

En réalité, au moindre rationnement des avantages, elles aboutissent à une situation explosive où les communautés finissent par se regarder en chiens de faïence, prêtes à se charcuter à la moindre occasion pour s’approprier le pouvoir d’Etat.

Au Cameroun d’aujourd’hui, tout le monde joue la comédie de la démocratie, mais personne n’y croit. Les Nordistes parlent de récupérer « leur » pouvoir, les Bamilékés disent que c’est leur tour, les Ekang développent des stratégies pour le confisquer, les Anglophones ont pris des armes. Sans compter les autres qui estiment aussi leur heure venue...

On ne peut pas continuer à jouer indéfiniment à ce jeu auquel personne ne croit, à commencer même par les dirigeants eux-mêmes. Autant Ahidjo que Biya qui tenaient ce discours se sont arrangés à avoir une garde présidentielle ethniquement marquée, tournée autour de leurs tribus respectives, et il en sera d’ailleurs ainsi pour ceux qui viendront après eux. Et personne ne peut le leur reprocher parce que le pouvoir dans un Etat artificiel est très violent. Aussi est-il plus prudent de compter sur les siens, mêmes si, pour des besoins de la cause, on tient le discours de l’unité nationale.

Et c’est d’ailleurs le lieu de le dire : il faut se méfier des politiciens qui pourfendent le tribalisme et prétendent représenter l’unité nationale, mais sans dire de manière concrète comment ils comptent résoudre les antagonismes tribaux. Se borner à parler de « bonne gouvernance » pour résoudre le problème tribal est une imposture, car ce problème relève plus du vivre-ensemble collectif qui renvoie à l’architecture fondamentale de l’Etat, bien en amont de la gouvernance opérationnelle. Même si la mauvaise gouvernance peut venir l’amplifier, il est totalement indépendant et le nier, c’est prouver qu’on n’est pas capable de le surmonter. En fait, c’est la preuve qu’on va faire pire !

C’est le modèle d’Etat qui est vicié et faut y mettre fin : les Camerounais ne se détestent pas. Dans les quartiers, ils vivent ensemble, chacun vaquant à ses occupations. Dans les marchés, ils vendent ensemble. Chacun reconnaît sa tribu qu’il traite de manière préférentielle, mais cela ne prête pas à conséquence puisque cela rejoint nos comportements segmentaires traditionnels.

Les conflits apparaissent essentiellement lorsqu’il s’agit de partager les avantages de l’Etat, et on le voit à l’occasion des nominations, des élections, de la réalisation d’une Université, des recrutements dans les écoles, etc. La création d’une institution comme les Ecoles Normales donnent lieu à toutes les réclamations inimaginables pour un peuple prétendument uni.

Les seuls débats menés sur le Cameroun portent sur ses relations entre le pouvoir d’Etat et les tribus : c’est telle tribu qui confisque le pouvoir, telle autre qui veut l’arracher, telle autre qui ne peut plus être au pouvoir, telle autre qui ne peut jamais être au pouvoir, etc.
On n’en finit pas ! Comment des gens normaux peuvent vivre avec une telle ambiance ?

Il faut mettre fin à cette situation ! C’est le mode de fonctionnement de l’Etat qui est responsable de la haine au Cameroun et c’est l’Etat qu’il faut réformer, en dispersant les pouvoirs monstrueux concentrés à Yaoundé auprès des segments territoriaux et communautaires, de manière à rendre le pouvoir de l’Etat central moins attractif et réduire sa malfaisante séduction qui risque de nous basculer dans l’épouvante et l’horreur.

Il faut fédéraliser le Cameroun, non seulement parce que les Anglophones le demandent, mais aussi pour l’intérêt et la survie du Cameroun.
Sur la structure de la Fédération Camerounaise, je vais revenir sur deux principes déjà évoqués :

-LE PRINCIPE DE L’EQUITE COMMUNAUTAIRE : chacune de nos régions auraient pu être un Etat et avoir des magistrats, des médecins, des enseignants, des diplomates. Son appartenance au Cameroun ne saurait être une occasion de la spolier des droits qu’elle aurait si elle avait été un pays ;
-LE PRINCIPE DE LA JUSTICE CITOYENNE : la réunion de ces régions au sein d’un même pays a apporté des bénéfices en termes d’agglomération, de spécialisation et d’économie d’échelle. Il est donc normal que ces gains fassent partie de la collectivité, indépendamment des régions.

Il en découle naturellement que l’Etat du Cameroun doit avoir deux niveaux institutionnels :
-les Etats Fédérés, qui réalisent l’équité communautaire, et gèrent 50% des ressources fédérales et 70% d’emplois, réservés à leurs citoyens, c’est-à-dire, aux Camerounais qui l’ont choisi cet Etat ;
-l’Etat Fédéral, qui réalise la justice citoyenne, et gère 50% des ressources fédérales et 30% d’emplois, réservés aux Camerounais les plus aptes indépendamment de leurs origines.

C’est le seul modèle qui va nous préserver de l’effrayant face-à-face des communautés et des machettes pour s’approprier du pouvoir d’Etat.

Dieudonné ESSOMBA