Comment traiter le problème anglophone ?

par Dieudonné Essomba
Dieudonné Essomba : « Les Sécessionnistes qui combattent l’État du Cameroun sont intimement convaincus qu’ils défendent leur « peuple» opprimé par un État étranger, appelé Cameroun, qui les a colonisés et qu’ils doivent chasser par tous les moyens. » | © Photo archives

Certains individus s’imaginent qu’adhérer aux thèses du Gouvernement suffirait à les faire triompher. Dans leur cervelle de moineau, celui qui ne soutient pas la guerre contre les Anglophones est contre le Cameroun, et certains n’hésitent même pas à faire un clin d’œil aux agents secrets du régime pour venir arrêter tous ceux qui ne soutiennent pas ce point de vue.

Il s’agit là clairement d’une attitude magico religieuse qui ne distingue pas les « jugements de faits », fondés sur des données réelles, avec des « jugements de valeur », fondés sur des désirs et des références éthiques.

Les Sécessionnistes qui combattent l’État du Cameroun sont intimement convaincus qu’ils défendent leur « peuple» opprimé par un État étranger, appelé Cameroun, qui les a colonisés et qu’ils doivent chasser par tous les moyens. Quand des gens sont habités par de telles idées, ile ne sert absolument à rien de leur prôner la petite morale, car c’est la génétique même de leur schème de pensée qui a muté. C’est une terrible maladie de la Nation dont on ne peut se débarrasser, et la seule chose à faire, c’est très simplement de prendre acte et de concevoir des mesures pour confiner la maladie.

En demandant de fédéraliser le Cameroun, ce n’était pas un jugement de valeur : c’était simplement la position d’un ingénieur, d’un expert et d’un ancien fonctionnaire devant un problème concret et objectif. Et cette position ne se préoccupe pas de ce que les gens aiment ou détestent, mais de ce qui peut marcher et éviter l’impasse. Le désir n’est pas ici de plaire ou de déplaire, mais de conseiller ce qui peut marcher et de déconseiller ce qui ne peut pas marcher.

Pour résoudre le problème anglophone, il fallait, d’une part, comprendre qu’on ne supprime pas une fédération en se positionnant dans une perspective historique africaine, et d’autre part, s’inspirer des mécanismes de lutte contre les mouvements de libération et de sécession.

I. ON NE SUPPRIME PAS UNE FEDERATION
Sans aller dans les grands concepts, l’histoire africaine postindépendance nous donne des leçons. Les pays africains nés sous un régime fédéral ou quasi-fédéral sont les suivants :

1. LA REPUBLIQUE UNIE DE TANZANIE, créée par l’Union du Tanganyika et de Zanzibar, et qui a eu l’intelligence de ne jamais toucher à la forme de l’Etat initial avec ses deux entités autonomes ;

2. LA FEDERATION NIGERIANE, supprimée par le Général Ironsi en 1966, un Ibo qui croyait imposer l’hégémonie de sa tribu en massacrant l’élite Yourouba et Nordiste, avant de susciter une terrible vengeance qui aboutit à son exécution et au massacre des élites Ibo. La sécession que les Ibo tentèrent après avoir créé toute cette pagaille fut liquidée avec l’appui de la Grande Bretagne et des USA, tandis que le soutien de la France au Biafra était neutralisé par le Cameroun. Le Nigeria a retrouvé son statut d’Etat fédéral, commencé avec 3 Etats et qui en est aujourd’hui à 36. Le pays abrite des mouvements sécessionnistes assez bien contrôlés. Le Nigeria ne survivrait pas en dehors d’un système fédéral;

3. LE SOUDAN né sur la base d’une Fédération en 1956, mais sur laquelle le Gouvernement de Khartoum était revenue, déclenchant une terrible guerre civile de dix-sept ans (1955-1972) qui aboutit à l’autonomie de la partie du Sud. Mais comme si cela ne suffisait pas, le Général Nemeyri tente de revenir sur cette autonomie en y imposant la charia, déclenchant une seconde guerre plus terrible qui conduit à l’indépendance de la partie Sud ;

4. LA SOMALIE, née fédérale, mais dont la fédération fut supprimée par le Général Siad Barré, déclenchant une terrible guerre civile, qui conduisit à son éviction et à la restauration du Somaliland comme Etat indépendant;

5. ETHIOPIE : Quand l’Erythrée devient indépendante en 1952, une résolution de l’ONU la fédère avec l'Éthiopie. Les deux pays sont alors liés par une structure fédérale assez souple sous la souveraineté de l'empereur. L'Érythrée dispose de sa propre organisation administrative et judiciaire, son propre drapeau et une autonomie sur ses affaires internes, y compris la police, l'administration locale et la fiscalité.

Le gouvernement fédéral impérial est chargé des affaires étrangères (y compris commerciales), de la défense, des finances et des transports.
Bien que cette fédération soit théoriquement entre égaux, en 1954, l’Empereur Haïlé Sélassié interdit les partis politiques érythréens, ainsi que la presse indépendante. En 1955, il l'arabe et le tigrinia, les langues les plus couramment utilisées sur le territoire érythréen, sont remplacées au profit de l'amharique, et en 1959 le drapeau érythréen est interdit.

La Fédération est abolie et l’Erytrée purement et simplement annexée par l'Éthiopie. C'est le début de la Guerre qui finit par conduire à l'indépendance de l'Érythrée.

6. LE CAMEROUN enfin, dont la fédération née en 1961 fut supprimée par Ahidjo en 1972. Contrairement aux autres pays, les réactions ont tardé, et ce n’est qu’aujourd’hui qu’elles apparaissent.La principale leçon que nous donne cette histoire est QU’ON NE SUPPRIME JAMAIS UNE FEDERATION. Quelle qu’ait été les motivations, la suppression de la fédération camerounaise fut une erreur historique et n’a signalé aucune avancée. L’intention était peut-être noble, mais l’enfer est pavé de bonnes intentions.Comme partout ailleurs, la suppression de la Fédération Camerounaise a fini par créer une Sécession qu’il faut traiter avec habileté, faute de quoi les mêmes causes entraineront les mêmes effets.

II. LES MOUVEMENTS DE LIBERATION SE SOUS-TRAITENT
La Sécession est un mouvement de libération, et comme l’histoire le prouve, tous les mouvements de cette nature se combattent de la même manière : la SOUS-TRAITANCE.

Quand la puissance occupante est extérieure, par exemple, quand la France occupe le Cameroun ou l’Algérie, il ne lui est pas possible de s’imposer de force à long terme pour une raison économique simple : les actions des divers mouvements de libération rendent l’occupation terriblement coûteuse et lui enlèvent tout intérêt.

Que fait une puissance occupante habile ? Au lieu de s’arc-bouter sur une occupation trop onéreuse, elle suscite des nationaux qui lui sont affidés et à qui elle remet le pouvoir. Ces nationaux matent les vrais nationalistes, sans apparaître comme des étrangers. C’est cela qu’ils ont fait en remettant le pouvoir à ses garde-chiourmes Ahidjo, puis Biya, au détriment d’UM NYOBE, MOUMIE, OUANDIE et autres OSSENDE AFANA.

Et c’est ce qu’ils font partout : dès lors qu’ils sont acculés, au lieu de se maintenir par la force, ils remettent le pouvoir à un fantoche qui leur est attaché, qui se dit aussi nationaliste, mais qui combat férocement les vrais Nationalistes.

C’est exactement la même chose avec la Sécession qui est un mouvement de libération. Ici, il ne s’agit pas de juger des raisons qui les poussent à agir, car l’opinion qu’on peut y avoir ne joue aucun rôle sur le terrain. L’ANC, la SWAPO ou l’UPC qui se battaient contre les colons étaient considérés comme des terroristes et des bandes armées, autant que les mouvements qui ont abouti à la sécession de l’Erythrée, du Soudan du Sud ou du Somaliland.

Mais tous sont fêtés aujourd’hui comme des héros. Il n’est pas impossible que ce qu’on appelle les terroristes anglophones ne deviennent un jour des héros de l’Ambazonie, donnant lieu à des fêtes nationales de ce pays qui reste encore hypothétique, même si la folie de nos dirigeants et de leurs thuriféraires le rendent parfaitement envisageable.

Pour combattre une sécession, c’est la même technique qu’on utilise, mais avec des aménagements liés au fait que la puissante dite occupante est l’Etat du pays : on oppose à la Sécession un mouvement de même nature, couvrant les même populations, disposant de la même légitimité, mais hostile à la Sécession.

Par exemple, si on crée un Etat fédéré du Sud-ouest, avec une dotation fédérale de 235 Milliards, cet Etat va développer une société politique locale, une police locale et une administration locale qui iront chercher les Sécessionnistes là où ils se cachent même dans les bambous.

Du reste, la Fédération paralyse la Sécession : celle-ci peut s’attaquer à l’Etat central, car tout ce qui est construit relève de Yaoundé et Yaoundé sera contraint de reconstruire. Or, c’est ce Yaoundé qu’ils veulent épuiser.

A contrario, la Fédération a l’avantage réduire la présence de l’Etat fédéral, réduisant par la même occasion sa vulnérabilité. L’Etat Fédéral intervient de manière essentiellement indirecte à travers les dotations budgétaires, les lois et quelques infrastructures stratégiques (barrages, routes interrégionales, chemins de fer, transport électricité haute tension, armée, diplomatie, etc.)

C’est l’Etat fédéré qui est visible parce que menant l’essentiel des activités publiques : éducation, santé, travaux publics, police, etc. Et la Sécession ne peut pas oser s’attaquer à l’Etat fédéré et à ses agents publics qui sont des gens de chez eux et qui les combattent avec la même méchanceté, mais aussi la même connaissance du terrain et la même légitimité.

C’est donc une terrible erreur de croire un instant que l’Etat unitaire peut venir à bout de ce mouvement, car c’est exactement comme soutenir que les Français auraient pu garder le Cameroun indéfiniment par la force.

La Fédéralisation du Cameroun n’est pas un luxe, mais la condition même de sa survie.

Dieudonné Essomba