Cameroun : aux rivages de l'absurde

par Célestin Biake
Célestin Biake Difana : « Le réalisme en politique est l'antienne des indécis, des imposteurs et des funambules. » | © Photo facebook

La sortie de l'ambassadeur américain demandant au président Paul Biya de penser à son avenir après plus de 35 ans au pouvoir, histoire de dire qu'il est temps pour lui d'arrêter son petit cinéma d'autocrate des tropiques, a fait sortir de leur gong, de trop nombreux hypocrites de camerounais qui miment et déclament pour de fausses raisons, un patriotisme vénal.

Se drapant dans les plis effilochés du drapeau national, ils hurlent à la souveraineté bafouée et déroulent partout un laïus de pauvres pendards. Bon Dieu! Comme c'est pathétique tout cela. Les crises d'identité et de citoyenneté amplifiées par la mal gouvernance Biya, nous ont assurément fait tomber si bas. Serions-nous frappés d'amnésie collective pour ne pas comprendre qu'il est enfin temps de congédier cet incruste qui nous perd du temps ?

Je suis toujours abasourdi par les réactions primesautières qui fusent toutes les fois qu'une indignation est exprimée sur les méthodes ou façon de faire du régime Biya. Quelques Pythies autoproclamées, sentinelles insomniaques du soi-disant bon ordre républicain, fondent sans ménagement dans le tas et tentent de normer la conduite que chacun d'entre nous devrait avoir. Non, Paul Biya est le Dieu des camerounais sur terre.

Tout ce qu'il pense, fait et exprime ne devrait en aucune façon souffrir de quelque contestation que ce soit, d'où qu'elle vienne. Il est l'Omniscient, le Tout providentiel qu'il faut pour conduite nos destinées dans les siècles des siècles, Amen. Plus rien à dire, fermez les bans.

On est en République dit-on mais moi je vois une républiquette. La chose publique qui devait être celle de tous les citoyens du moins celle de leur libre expression à tous les égards, est brutalement confisquée par quelques adeptes du pouvoir éternel.

Leur patriotisme est plutôt la dévotion bigote au clan régnant et la souveraineté qu'ils n'ont de cesse d'exciper à tout propos, un semblant de chiffon rouge qu'on agite à convenance.

Devrais-je pour être plus clair, dire ici que la souveraineté se mérite? Qu'elle est l'apanage des nations qui ont une fierté et s'assument pleinement? Les ersatz d'États comme le nôtre, tributaires des monnaies étrangères, sans aucune force de dissuasion pour s'imposer dans le concert des nations et de surcroît, mendiants de l'aide internationale, amusent plutôt la galerie quand ils parlent de souveraineté.

Croyez-moi, j'ai du mal à dire tout cela parce que comme de nombreux camerounais, je voudrais vraiment revendiquer une pleine et entière souveraineté. Non celle de façade organisée autour du culte d'une personne et des génuflexions à son effigie.

Ce qu'il y a de bizarre, c'est que je n'ai entendu aucune de ces voix de garde s'offusquer et invoquer la souveraineté quand face à notre indigence, les mêmes américains nous ont fait don de deux avions pour lutter contre le terrorisme Boko Haram.

Les adeptes de cette souveraineté variable diront toute honte bue qu'il s'agit d'un cadeau d'ami. Soit. Mais comment fait-on pour accepter le cadeau d'un ami qui vous veut du bien et refuser le conseil judicieux qu'il peut proférer pour vous permettre face à l'immobilisme, d'ouvrir les voies de l'alternance pour un mieux-être?

A vrai dire et sans qu'il y ait à blâmer qui que ce soit, surtout ces chantres du patriotisme et de la souveraineté circonstanciels, tous ces errements assez curieux procèdent du découragement d'ensemble qui s'est profondément installé du fait de la mal gouvernance prolongée et qui a fini par contraindre la masse à évoquer le réalisme à tous les coups.

Réalisme pour s'en sortir, vivre, jongler, placer les siens, creuser son petit trou, aménager son confort quotidien et s'en foutre du reste. La République réduite à cette dimension, n'a plus de sens que lorsqu'elle ne contrarie pas les intérêts individuels. Ceux qui en tirent aile ou cuisse de la situation se taisent éhontément ou braillent des inepties. Quant aux autres, ils peuvent aller au diable, eux et leurs idées.

Le réalisme en politique est l'antienne des indécis, des imposteurs et des funambules. Seule la conviction fixe les caps et construit l'avenir.

Pour rappel, il faut dire que sous l'occupation allemande, tous les réalistes de français ont sombré dans la collaboration. Seuls ceux ayant des convictions sont rentrés en dissidence au prix de leur vie, pour écrire l'histoire glorieuse de cette France qui se pavane aujourd'hui libre et fière aux yeux du monde.

De nombreux imbéciles ont embouché au Cameroun, les trompettes du réalisme et de la désespérance pour nous chanter l'hymne de l'inaction.

Ils croient Paul Biya immortel et lui rendent le culte du mensonge et de l'idiotie. Tout cela est bien dommage pour notre cohésion sociale et citoyenne. Pourtant, il faut que le combat pour une démocratie réelle se poursuive.

Devra-t-on abandonner sur le bord de la route ces égarés du bon sens? Bien sûr que non. Les sociétés sont ainsi faites qu'elles sont appelées à accepter les veules et les intrépides dans leur édification. Une autre histoire de ce pays s'écrira très bientôt en lettres positives.

Ne vous étonnez nullement donc pas, de voir des vestes se retourner spectaculairement. Si déjà les responsables et comparses embastillés de notre mal gouvernance, crient tous à leur innocence aujourd'hui, que croyez-vous que les pro-Biya feront au lendemain du changement?

Ils jureront tous, croix de fer, croix de bois qu'ils œuvraient en interne pour l'avènement d'un Cameroun plus juste. Ça ne s'invente pas, ça c'est déjà vu. Et puis quoi encore?

L'ère des potences, de la terreur et des comités de salut public est bel et bien révolue.

Célestin BIAKE DIFANA