Je suis un comploteur et puis quoi d’autre?

par Boris Berthold
BORIS BERTOLT : « Le pouvoir ne prend pas simplement possession du corps. Il ne discipline pas simplement le comportement mais s’approprie l’esprit. Ce qui aboutit dans notre contexte à la société panoptique. Chacun surveille l’autre. Le camerounais est devenu l’ennemi de son frère. Biya n’a plus besoin d’intervenir nous faisons le travail à sa place. » | © Photo archives

Le Cameroun est un État fondé sur le discours du complot, l’argument d’une déstabilisation permanente orchestrée par des forces obscures et la quête permanente d’un ennemi.

Ces trois variables constituent la matrice du discours politique et de la structuration des luttes dans le Cameroun post colonial.

Il faut remonter en réalité à la période coloniale pour comprendre les racines du discours sur le complot au Cameroun.

En effet, dès 1950, face aux revendications de l’Union des Populations du Cameroun (UPC, opposition), l’administration coloniale qualifie les nationalistes d’ennemis et de communiste.

Ce discours sera repris en cœur par les suppôts camerounais de l’ordre colonial qui étaient favorables au maintien du Cameroun sous le Joug de la France.

Cette catégorisation va légitimer sur le plan interne la violente répression contre les populations Bassa’a entre 1955 et 1958, puis les populations Bamiléké de 1960 à 1961.

L’ennemi ou le déstabilisateur pour le pouvoir central au Cameroun peut être assimilé au bouc émissaire qui permet à l’oligarchie politique de conserver ses positions de pouvoir, maintenir son contrôle sur la rente et contrôler les masses populaires tout en les détournant des questions de bonne gouvernance.

L’émergence dans le débat public aujourd’hui au Cameroun de ces figures qualifiées “d’ennemis de la République”, “déstabilisateurs”, “comploteur”, “agent de l’occident” s’inscrivent en réalité dans un processus historique de labellisation ou d’étiquetage d’acteurs ou de forces sociales qui contestent l’ordre gouvernant.

C’est l’arme ultime du pouvoir politique pour consolider sa base, créer une illusion de cohésion au sein du groupe hégémonique et construire la pérennisation de son contrôle des ressources nationales.

Ceux qui critiquent les 36 ans de Paul Biya sont donc les ennemis, les comploteurs et les déstabilisateurs. Ils veulent remettre en cause l’unité nationale qui n’a été rien d’autre qu’une quête hégémonique d’un groupuscule d’individus à des fins de jouissance.

En réalité, les véritables ennemis sont ceux qui volent des milliards dans les caisses de l’Etat pour garder dans des banques étrangères et s’acheter des villas dans des îles paradisiaques.

Les comploteurs sont ceux qui abandonnent les hôpitaux locaux pour aller se soigner dans des pays étrangers.

Les déstabilisateurs sont ceux qui tuent, pillent les causent de l’Etat et refusent que le peuple souverain manifeste son indignation.

La première étape pour affronter cette technologie de l’oppression c’est apprendre à se mettre du côté de ceux qui sont opprimés. Les défendre et se battre avec eux.

Le discours est un instrument de pouvoir déconstruire le discours dominant fait partie du processus de libération.

C’est pourquoi je suis comploteur et j’assume car je sais intérieurement que les vrais ennemis de la République sont ceux qui construisent publiquement des labels, institutionnalisent la différence, volent et tuent en toute impunité.

Mais, je n’en veux pas à ceux de mes compatriotes qui ne se rendent pas compte de l’aliénation et la souffrance qui les habitent.

Le pouvoir ne prend pas simplement possession du corps. Il ne discipline pas simplement le comportement mais s’approprie l’esprit.

Ce qui aboutit dans notre contexte à la société panoptique. Chacun surveille l’autre. Le camerounais est devenu l’ennemi de son frère. Biya n’a plus besoin d’intervenir nous faisons le travail à sa place. C’est pourquoi le Chassement n’est pas seulement un processus de libération politique, mais également psychologique.

Il faudra réinventer de nouveaux camerounais, accélérer le retour de ce peuple devenu barbare dans l’humanité. Il faudra les amener à redécouvrir l’humain et la joie de vivre.

BORIS BERTOLT